Durant la décennie 90, la très forte croissance urbaine et les problèmes de gestion que connaissaient les villes marocaines depuis les années 70 ont semblé susciter un regain d'intérêt pour les initiatives ou compétences habitantes en matière d'infrastructures, de services ou de gestion urbains dans les quartiers dits informels ou insalubres, regain proportionnel à l’incapacité publique de faire face aux besoins, et singulièrement contemporain de ce qu’on a coutume d’appeler le désengagement de l’Etat. Cet intérêt rompt avec les attitudes antérieures, au mieux sourdes et aveugles aux efforts déployés par les habitants, au pire, très dissuasives voire carrément répressives à leur égard. Pour mieux saisir le contexte, il faut y ajouter d’une part, le difficile abandon par les responsables en charge des questions techniques d’une stricte orthodoxie urbanistique sur le développement urbain mais d’autre part, des changements certains de ton sur la question du rapport aux habitants, changements déjà timidement initiés dans les années 90, mais clairement affichés avec la mise en place du gouvernement d’alternance et avec l’arrivée, dans les départements chargés de l’habitat et de l’urbanisme, d’intellectuels qui martèlent diverses priorités parmi lesquelles l’état de droit et la participation du citoyen.
Sur toute la décennie, on note toutefois, comme constante, l’intérêt quasi-exclusif porté par les développeurs aux formes structurées, aux modes d‘organisation formels dignes de constituer un interlocuteur ad hoc face aux structures publiques et administratives et un manque d’attention pour les autres formes d’expression d’appropriation ou de prise en charge de l’espace public, eux-mêmes corollaires d’une posture publique toujours encline à concevoir l’association comme un bras civil d’exécution de ses propres visions et projets. Ce qui se fait, ce qui se joue, ce qui s’espère, du point de vue des habitants se trouve de facto réduit, en termes de négociation avec les pouvoirs publics, à ces formes organisées qui restent, à bien des égards, des corps étranges et étrangers par rapport aux populations. S’il y a passage à l’action, se pose alors assez rapidement le problème du rapport entre population, associations reconnues comme groupes formalisés et désignés, en raison de cette formalisation, comme représentatifs, et acteurs publics. Les associations impliquées peuvent se retrouver ainsi presque dès l’origine ballottées entre des obligations d'intermédiation du bas vers le haut qu’elles sont incapables de faire aboutir et les impératifs de conformation du haut vers le bas qui les ont fait identifier ou reconnaître par les pouvoirs publics, quand ces derniers ne sont pas directement à l’origine de leur création. Ce ballottement prend aujourd’hui de l’envergure avec la mise en place d’actions en partenariat public/privé, central/ collectivités/habitants etc… initiées par le gouvernement, une plus grande tolérance à l’égard d’actions conduite par des ONG et la pression au développement de pratiques de good gouvernance, toutes tendances modélisés sur le fonctionnement en relais par les associations et réseaux associatifs.Dans les mouvements démocratiques et chez certains intellectuels, l’expression désormais plus libre des initiatives collectives qui découle de cette évolution est regardée comme le signe positif d’une évolution démocratique globale, et l’engouement pour ce qu’il est convenu d’appeler la participation des habitants est assez général. Toutefois, et pour des raisons certes bien différentes des développeurs, ces cercles tendent eux aussi à privilégier les formes organisées telles les associations de quartier caractérisées par une base territoriale déterminée par le découpage urbanistique ou administratif, avec des objectifs matériels spécifiques et clairement sectorialisés, et régies par ailleurs par des règlements intérieurs assez stéréotypés. Souvent inconsciente, cette préférence renvoie à un modèle idéal où l'association formelle, "moderne", "citoyenne", est posée d'office comme meilleure, comme souhaitable. Prologue à l’étape suivante de modernisation sociale annoncée, elle renvoie globalement à un système de préférences pour le formel versus l'informel, pour les obligations contractuelles plutôt qu’héritées, pour un fonctionnement égalitaire plutôt qu’autoritaire, complément de formes de démocratie représentatives plutôt que basées sur l’intermédiation sociale, pour l'état de droit moderne contre les formes "traditionnelles" de pouvoir, jugées en bloc clientélistes, despotiques, et gangrénées par la corruption...
Mais une autre dimension s’impose : là où dans certains pays, des différences radicales séparent les décideurs administratifs, les techniciens et les aménageurs des militants politique et des intellectuels, on trouve au Maroc une assez forte convergence dans la manière fortement volontariste de concevoir le changement, le progrès la transformation sociale, manière où domine la vision de l’élite éclairée sur ce qu’il convient de faire au détriment d’un peuple ignorant, anarchique ou attardé. Comme chez les développeurs, on passe assez vite des représentations à l’action. L’expression de ces attentes démocratiques conduit à prôner une pédagogie de l'apprentissage de la démocratie par la promotion des associations. Ce qu’elles sont sans doute sur le long terme, comme le montre déjà l’évolution de ces mouvements sur les quinze dernières années. A court terme, cette survalorisation de l’association comme moyen de tirer la population vers le « haut », jointe à l’absence d’intérêt pour les manières réelles d’agir collectivement et d’optimiser les ressources mobilisables par les stratégies individuelles comme collectives posent quelques problèmes d’appropriation sociale et politique au sens large, et elles peuvent également retarder sérieusement l’apport d‘améliorations pourtant parfois vitales. Côté habitants, il faut rappeler que les "quartiers" sont habités par des ménages n'ayant souvent que peu d’attaches et d’obligations antérieures[1] et alors même que les liens familiaux (au sens de la famille étendue), voire villageois, tribaux ou régionaux, continuent à constituer les réseaux principaux d'appui, de soutien et de socialisation. Le "quartier" ne constitue donc nullement une base territoriale et si, à l'échelle du voisinage le plus rapproché, on constate bien des formes d'organisation solidaire, les ressorts de cette dernière sont à chercher dans la capacité de développer des relations interpersonnelles: au-delà du voisinage, il n'y a guère d'échelle sociale qui puisse « naturellement » porter un projet de l'envergure d'un aménagement des voiries ou de l'assainissement. Si, à l’autre bout, l’échelle communale commence, ça et là, à signifier quelque chose en termes de mobilisation et d’action, elle reste toutefois assez lointaine, et entièrement tributaire de la figure de l’élu. Or, dans l’imaginaire et la pratique sociale des habitants, les élus ne sont pas des personnages très présents ni très proches ; la représentativité de ces derniers reste par ailleurs appréciée de manière très diverse d’un lieu à l’autre et leur fonction de représentation réelle apparaît elle aussi très hétérogène. D'autre part, l'urbanisation a entraîné une modification profonde des modèles de référence des habitants ainsi que de leur positionnement sur ces modèles: le "rattrapage" et la revendication pour une certaine égalité dans la distribution des bienfaits de l'urbanité se sont progressivement substitués à une certaine intériorisation d'un modèle hiérarchique, inégalitaire.[2] Comme depuis l'Indépendance, l'Etat a joué le rôle de providence et de dispensateur souverain de biens et de services[3] dans les quartiers aménagés : les habitants en attendent donc beaucoup et font une lecture très attentive, politiquement parlant, de la "place" qu'ils occupent sur l'échiquier urbain en fonction de ce qu'ils (n') obtiennent (pas). C'est seulement en prenant en compte ces faits de société que l'on peut comprendre la grande diversité et les "histoires", bien différentes d'une ville à l'autre, d'un quartier à l'autre, des initiatives qui émergent de ces populations concernées par des "manques" qu'elles identifient elles-mêmes en fonction des tissus équipés et urbanisés des villes où elles résident ou ont résidé. Si, à l'origine, la prise de conscience collective d'un "manque", par rapport aux modèles que l'Etat affiche lui-même comme norme, constitue bien le premier pas, ces "histoires" montrent bien que les réponses apportées varient selon les circonstance. Comment émerge l'initiative collective? Autrement dit, qu'est-ce qui fait qu'à partir d'un problème, d'une situation communément ressentie et porteuse d'un désir d'action chez un nombre suffisant d'individus, on passe à l'acte d'une part et d'autre part, à une structuration de l’ensemble d'individus sous une forme collective, "association" ou autre. Questions dont l’inversion est tout aussi précieuse pour la compréhension de ces phénomènes : pourquoi certains désirs d'action ne débouchent-ils pas sur des actions collectives concrètes et pourquoi certaines actions réellement concrétisées ne conduisent-elles à aucune structuration durables? Ce sont ces questions qui sous-tendent depuis quelques années les différentes approches empiriques que j’ai menées sur le terrain et que je voudrais introduire dans les pages qui suivent.Les issues de ces « arrangements » sont variables. Beaucoup se négocient et débouchent sans faire de bruit mais moyennant de nombreux palabres et aller-retour entre protagonistes, leurs personnalités respectives jouant évidemment un rôle majeur. Quelques difficultés peuvent apparaître dans la mise en oeuvre des actions, avec l’élu ou avec des techniciens mais elles conduisent rarement à des crises durables. Deux cas de figure négative émergent toutefois ; déjà identifiées au début des années 90 où elles pouvaient être prises pour des « défauts de jeunesse », elles se confirment avec le temps et permettent de faire l’hypothèse qu’elles expriment les véritables pierres d’achoppement dans le passage des formes d’organisation sociale traditionnelles à des formes « modernisées », mais aussi dans le passage d’un mode de gouvernement et de gestion autoritaire à un mode plus démocratique.
D’une part, l’entente même entre habitants trouve des limites dans le degré de concernement et d’engagement (y compris matériel) de l’ensemble des habitants, ce qui peut alors invalider l’effort des plus motivés, mais aussi dans la méfiance qu’ils nourrissent les uns à l’égard des autres : aux peurs anciennes de détournement des fonds collectés, ou de l’influence acquise pour négocier des objectifs personnels, s’est ajoutée ces dernières années le soupçon de préparation d’une carrière électorale. Comme on le verra plus loin, ces peurs et soupçons ne se sont nullement calmés par la formalisation en association, mais peuvent être calmés par la personnalité, - intègre, pieuse[8]- ou la notabilité -selon les critères locaux-, des personnes choisies.D’autre part, si des divergences de vue apparaissent entre autorités concernées et habitants sur un objectif, ou sur une modalité d’exécution, ces derniers ont le sentiment qu’il est bien difficile de faire entendre leur point de vue. Le blocage est rarement traité frontalement et les récits d’habitants abondent alors sur les mille et une techniques (perçues comme des « ruses ») engagées par ces autorités pour influencer ou gagner le comité, ou un certain nombre d’individus influents, à leur point de vue pour emporter la décision qui lui convient. Les habitants n’ont alors de solution que de se conformer formellement, ce qui n’empêche que des contournements, des résistances ou des évitements pour échapper aux décisions soient ultérieurement repérés.
… Aux associations de quartier structurées A la fin des années 70 sont apparues, dans plusieurs villes et à l'instigation de diverses institutions, les « amicales de quartier », qui sont en fait des groupements d’habitants propriétaires de lots non-réglementaires avec comme objectif la régularisation et l'aménagement du quartier [9]. A Salé, l'idée première en avait été formulée par le conseil municipal dès 1977[10] ; à Fès, en 1979, par les autorités et la délégation de l'habitat; à Khemisset, par le gouverneur en 1982. Les idées de départ et les objectifs assignés à ces amicales par leurs instigateurs sont assez variables. Pour les uns, il s'agissait avant tout de faire participer les "amicales", constituées des acquéreurs, à la mise en place des équipements manquants. Pour d'autres, la vision était plus large et les amicales devaient devenir de véritables groupements de quartier, assurant même éventuellement une forme d'encadrement social des populations. Pour d'autres enfin, l'objectif essentiel était, en associant en outre les promoteurs fonciers, d'atteindre la fabrication d'un plan d'aménagement qui ouvre au redressement du bâti déjà réalisé et garantisse une utilisation conforme aux règles des parties non encore construites. Le mode de constitution de ces amicales a connu de nombreuses variantes mais avec une constante forte : le noyau initial n’était ni élu, ni porté par consensus du bas, mais désigné d’en haut, avec une intelligence adaptative plus ou moins grande; par exemple si un comité informel de sages ou une jemaa préexistait, c’est sur ce noyau que les autorités s’appuyaient, considérant qu’il y avait une représentativité de fait. Un appui sur les lotisseurs ou les propriétaires fonciers peut être plus ou moins clairement mobilisé selon les cas. Dans d’autres cas, ce sont plutôt des personnes instruites, des instituteurs, des petits fonctionnaires ou militaires qui ont été pressenties[11].
Leur fonctionnement fait apparaître une tendance à l’autonomisation du bureau; la gestion financière n'est pas non plus le point fort de ces bureaux d'amicale et la transparence, qui dans ce contexte, serait vitale, est très loin d'être assurée; la communication avec les habitants est faible. Les membres de ces bureaux avancent de leur côté l’ignorance des habitants, le manque de motivation pour les affaires non-privées et d’engagement dans les tâches à réaliser comme explication à leurs difficultés. Quand il arrive que la représentativité de ces bureaux soit contestée par les habitants, l’argument de leur maintien est instructif : il faut les laisser parce qu’ils savent parler aux autorités, mais encore bien plus, parce que les autorités les reconnaissent et peuvent parler avec eux. Cette présence en creux du modèle d’intermédiation et du rôle de l’ancien notable est donc toujours très prégnante.Dans le cas de Salé, qui est un de cas les plus intéressants étant donné que cette ville constitue en fait l’envers « clandestin » de son doublet, Rabat la capitale, il faudra attendre 1984 pour qu'à l'instigation des autorités préfectorales les « amicales » soient fortement poussées à la constitution. En gros, le marché était clair: rien ne serait fait -et plus encore, des opérations "coup de poing" de démolition seraient encore menées- si les gens ne se regroupaient pas pour prendre en charge une partie du processus, ce qu'ils feraient comme on leur indiquerait et sous l'encadrement des autorités compétentes. Il apparaît bien avec le recul que l'objectif principal des autorités était en fait de négocier la délégation du "sale boulot" (rendre le tissu actuel plus ou moins conforme à la législation sur les lotissements et morcellements, notamment en prenant et gérant elles-mêmes les décisions de destructions partielles nécessaires à cette mise en conformité) contre la « carotte », à savoir l’apport d'équipements et d'aménagements.
Mais paradoxalement, cette forme d’organisation nouvelle, dont on a montré le fonctionnement social problématique à bien des égards jusqu’à aujourd’hui, a rapidement été réappropriée, sous certains aspects du moins, par la population. Les objectifs qui leur avaient été assignés se sont, du coup, parfois un peu oubliés, avec des résultats variables, mais souvent un blocage indénouable des procédures entamées. Par exemple, d’associations de « redressement" , certaines se sont transformées, au fil de séances de travail avec l’architecte qu’elles devaient financer elles-mêmes pour aboutir à la restructuration des ilôts, en associations de défense de l'existant[12]. Le côté vague et général des dispositions réglementaires sur lesquelles elles s'appuient (dahir de 1958 réglementant le droit d'association) et le caractère angélique et formaliste de la plupart des statuts qu'elles ont déposé sont ainsi en parfait décalage avec la réalité. Ce n’est pas une association de quartier, mais une association de petits propriétaires, poussés ou non par des lotisseurs, qui tentent de défendre leurs acquis. Mais le statu-quo auquel ont abouti pendant les années 80 plusieurs de ces tentatives arrangeait finalement toutes les parties: la population parce que le gain de temps accroissait ses chances de rester; les autorités, car désormais, toute protestation des populations contre leurs mauvaises conditions de vie pouvait être renvoyée à la responsabilité des amicales.
Mais la réappropriation est loin de s’arrêter là: dans les parties non intégrés au départ dans le processus de régularisation, des associations nouvelles se sont spontanément créées, cette fois à l'instigation de quelques habitants qui se sont regroupés pour empêcher la destruction par les autorités. La formalisation est acceptée comme un obstacle administratif à franchir, le moindre n’étant pas le règlement intérieur qui est la photocopie, au sens littéral, de celui des associations suscitées par l’Etat, [13] un bureau est constitué plus par cooptation ou par déclaration volontaire que par élection, et le bureau se comporte à maints égards comme ceux des ’administration, donnant des instructions aux habitants Il faut enfin noter qu’à côté de ménages qui sont bien au courant de l’existence d’une association dans leur quartier, ont compris plus ou moins leur fonctionnement et rôle, plus rarement suivent grosso-modo ce qui se discute et décide, on constate que nombre d'entre eux ne sont en rien informés, voire ignorent tout des tractations engagées avec les autorités. Cette situation s’explique autant par le manque de communication du « bureau » qui peut très facilement s’auto-mandater et ne plus rendre compte, que par le manque de maîtrise sociale et culturelle de l’objet « amicale » par une large part de la population, analphabète et habituée à manipuler le quant-à-soi, l’évitement et « l‘arrangement » individuel (relations, corruption) pour se protéger de l’extérieur. Là où un niveau de conscience politique plus poussé s’est développé, certains comportements témoignent d’évolutions dont l’interprétation n’est toutefois pas univoque[14]. Ainsi à Salé, Karyane el oued, les habitants ont manifesté à l’administration le souhait d’avoir plus de réunions plénières (administration, bureau de l’association, habitants) : invention intelligente de moyens de contrôle de la représentativité, impuissance à assurer de l’intérieur l’adéquation de cette représentativité, ou bien comportement régressif à l‘égard de l’administration …il est difficile de l’affirmer aujourd’hui de manière claire. Enfin, s’agissant d’intérêts des propriétaires, ces amicales n’ont évidemment aucun impact ni incidence sur les locataires, qui, dans les quartiers les plus anciennement établis, sont loin d’être la portion congrue.
SpEcialisation, enchevEtrements, articulations
Les points précédents ont donné un avant-goût des nombreux enjeux sous-jacents à la question de l’organisation collective des habitants sur les questions d’aménagement et d’équipement des quartiers irréguliers. Il en est bien d‘autres qui conduisent à penser qu’un mode d’association « spécialisée », sectorialisée, basée sur une implication libre et autonome d’habitants sur les seules questions relatives à l’aménagement du quartier résulte plus d’une rétro-projection d’un modernisme standard sur une société où les processus de transformation sociale mériteraient un peu plus d’attention[15]. Et notamment autour d’une question centrale: comment des groupes sociaux qui ont fonctionné jusque là dans des types d’emboîtement socio-politique où leurs choix étaient définis par des appartenances sociales extensives absorbent-ils un modèle basé sur une adhésion « spécialisée », ponctuelle, volontaire ? Les réponses sont-elles individuelles ou collectives ? Cette question, qui m’était apparue cruciale, et malheureusement totalement sous-estimée quant à ses effets, dans la mise en œuvre des modalités participatives dans l’urbanisation des villages et bourgs ruraux[16] est sans doute moins visible dans la grande ville mais il me semble qu’elle mérite d’être explorée, ce que j‘esquisserai très brièvement.
Les associations de quartier, entre la vie politique locale, les associations nationales et les ONG internationales.
C'est vrai pour les ONG internationales directement représentées, qui ont pu soutenir avec succès des initiatives locales, comme par exemple le cas de ENDA à Karyane el oued à Salé, mais qui sont loin d’être aussi bien représentés dans l’urbain qu’elles ne le sont dans le monde rural car elles ont eu presqu’autant de mal à s’y faire admettre par les autorités que les initiatives d’habitants. Il faut d’ailleurs signale au passage qu’elles ont également rencontré des difficultés dans le positionnement à l‘égard des populations qui hésitaient, en pratique, sur « l’endroit » exact où les situer, associations de bienfaisance et caritatives ou paravent derrière lequel des ambitions politiques, nationales voire internationales, se cachaient ? D’autres ONG ont pu aussi contribuer à la création d'associations nationales de développement, de soutien au « genre » (féminin), de droits de l’homme… qui ont cherché des projets d’applications pouvant s’inscrire dans les lignes de financement de coopération internationale; quoique parfois bâtis sur des identifications douteuses et avec des résultats matériels plus que discutables, ces projets ont contribué à leur manière à une certaine effervescence des idées et à l’instauration d’échanges, de débat, de prise de conscience et de mise en relations qui télescopent complètement les modes relationnels habituels, tant des individus que des groupes .
C'est également vrai pour les associations nationales et régionales qui présentent toutefois une telle hétérogénéité de composition, d'objectifs et d’autonomie ou de dépendance à l'égard des pouvoirs publics qu’il est difficile d’en parler en bloc. Mais par opposition à une majorité d’associations locales qui répondent à des problèmes et préoccupations immédiates, elles ont en commun de chercher davantage leurs justifications dans les registres religieux, idéologiques, humanistes, développementalistes. Elles sont également créées et animées par une élite urbaine qui a du monde populaire une vision souvent proche de celle des décideurs et elles pensent avoir un rôle de conduite éclairée, de sensibilisation, d’encadrement et d’éducation. Elles ont enfin une aisance plus grande dans l’adhésion à une action spécialisée, ponctuelle, détachée du reste[18]. Qu’ils soient animés d’intentions généreuses, ou inspirés par des objectifs stratégiques, ces groupes offrent en définitive une même indifférence aux modalités d’organisation informelle et contribue, elle aussi, à privilégier –donc à faire sortir de l’anonymat, doter, aider en financement…- les organisations formalisées comme les associations classiques, ainsi que celles qui partagent leurs croyances ou convictions.
Surtout positionnées aujourd’hui dans des actions de lobbying, à quelques exceptions près (les Associations de Chantiers de Jeunes, très anciennement actives sur ces questions au Maroc, les Associations Régionales qui ont de longue date une marge de manoeuvre ouverte sur le terrain urbain en raison de leur statut et de leur très grande proximité au pouvoir central, les associations de la mouvance islamiste, qui ne pouvant se présenter comme telles se déploient à partir d’une action pratique précise), ces associations nationales seront appelées soit à passer à des actions pratiques soit à abandonner ce terrain. Il sera donc intéressant d’observer dans le futur comment se feront les futurs clivages, verticaux, avec les associations nationales et les élites en haut, répondant aux critères classiques de l’associationnisme, et les couches populaires de l’autre, ou au contraire, des clivages bien plus complexes.
Des obligations à la contractualisation en passant par la contrainte : le « daaret »
Un dernier constat est soumis ici de manière plus interrogative qu’affirmative pour illustrer la question des obstacles plus strictement sociaux au fonctionnement d’associations dessinés sur des modèles d’engagement libre, volontaire et composés d’individualités directement responsables. Comme souvent, c’est un cas un peu exceptionnel, « réussite » ou « échec », qui fait prendre conscience des implications plus générales qui se posent. Comment la réappropriation d’une forme exogène invente-t-elle les modes de sa survie ou de sa reproduction quand la pression extérieure à son maintien a disparu ? C’est ce que noue enseigne l’évolution du « daaret », forme d’épargne solidaire tournante, proche de la tontine, mais qui contrairement à l’Afrique subsahélienne, par exemple, n’est pas un mode culturellement enraciné au Maroc. Si les études consacrées au financement de l’habitat populaire ont montré avec constance depuis les années 80[19] la toujours très grande mobilisation des réseaux familiaux et relationnels dans les stratégies d’accès au sol et au logement, des travaux des années 90 [20] montrent que les ménages des quartiers clandestins, les bidonvilles et les lotissements de recasement ont aussi à affronter les limites de la très épuisable solidarité familiale surtout lorsque les racines rurales ont disparu en même temps que le patrimoine et que les conditions économiques des frères, soeurs, parents ou enfants ne sont guère plus enviables que celles du ménage concerné.
Le recours au crédit fournisseur et à des usuriers ainsi que le "détournement" de certains crédits institutionnels sont des solutions pratiquées pour contourner le manque de posssibité de recours aux crédits bancaires « normaux »[21](absence d’hypothèque, de garantie ou de salaire patenté). Mais elles ont leurs limites et surtout leurs contraintes qui font que ces recours jouent assez rarement le rôle moteur dans le projet mais plutôt un rôle complémentaire, un rôle de relais ou d'attente, les "vraies" sources de financement se situant ailleurs.(surcroît d'activités chez ceux qui étaient déjà actifs, mise au travail de membres du ménage, vente de bijoux et de biens d'équipements divers...) C'est dans ce contexte qu’a émergé, entre autres solutions, le daaret ou tontine.
Appliquée à l’habitat[22], et dans le quartier de recasement de bidonville où il a fleuri, l'origine de la mise en œuvre du daaret est incertaine. Seules convergent les explications sur les contraintes qui l’ont justifiée. Le déplacement de population a été opéré sans grands préalables et avec une certaine brutalité. Une fois sur place, les recasés ont appris que l'accès au lot leur coûterait 21000 DH, réparti en 3 versements de 7000DH. Cette somme était hors d'atteinte pour la plupart de ces ménages, déplacés sans aucune préparation ni délai. Le bruit s'est mis à courir [23] que ceux qui ne paieraient pas seraient déchus et expulsés sans aucune compensation.
A partir de là, deux versions : la première attribue l’initiative à des ouvriers d'une usine qui, dépités de n'avoir pas obtenu de prêt de la part de leur patron, auraient décidé de constituer le premier daaret pour s'acquitter du paiement de leur première tranche; la seconde, au caïd en poste à l'époque, qui aurait eu vent de l'idée et l’aurait trouvé séduisante pour venir à bout des épineux problèmes de règlement du prix des lots dans lesquels il se trouvait littéralement pris entre préfecture et population. Multipliées, organisées, et rebaptisées widadiat, ces daaret ont alors connu une période de fort encadrement et leurs modalités de fonctionnement furent plus ou moins définies de manière autoritaire[24]. Toutefois, la formalisation s'est arrêtée là et les groupements n'ont connu aucune forme de formalisation juridique ou d'institutionnalisation.
Les groupes, essentiellement composé d’hommes, n'avaient pas de règles fixes de formation; les uns se formaient à partir de l'actuel voisinage, d'autres à partir d'appartenance commune à une activité, d'autres encore sur base de liens sociaux antérieurs au recasement, dont l'ancien voisinage. La création et le fonctionnement de ces groupes ont toutefois été fonction de la hauteur des possibilités des cotisants, étant entendu que la somme collectée devait être de 7000 DH ( c'est-à-dire le montant de la première tranche) autant de fois que de participants, et ceci dans des délais relativement rapides. 30 groupes de 9 à 29 personnes ont été officiellement enregistrés par le caïd, [25] avec des cotisations allant de 250 à 700 DH par mois. Toutes ensemble, ces associations ont donc "produit", chaque mois, une épargne de 210.000 dh, soit 2.520.000 DH sur une année. Mais dès cette période, et au-delà des 30 unités officiellement enregistrées, d'autres groupes ont fonctionné dans l'informalité totale et sans recourir à l'autorité du caïd. A l'inverse, cette autorité semble avoir été nécessaire dans nombre de cas pour régler les problèmes et conflits nés de l'absence de régulation sociale pré-établie, et s’imposant à tous à la manière d’une obligation. Cette dernière raison a également engendré une certaine méfiance et la peur de "se faire avoir" ce qui a écarté de ce mode d'épargne ceux qui pouvaient faire autrement.
Après le paiement d'une première tranche des droits, et alors que le caïd aurait imaginé la reconduction du système jusqu'au paiement intégral des sommes dues à l'Etat, le "daaret" a fait l'objet d'une véritable réappropriation sociale par les populations; elles l'ont en effet adopté comme mode d'épargne forcée pour mener à bien leur projet de construction et ont reporté à plus tard le paiement du lot à l’Etat: si le paiement de la première tranche était en effet perçu comme condition sine qua non du maintien de l'attribution et de l'autorisation de construire, son acquittement garantissait en fait de ne pas être expulsés : les habitants sont alors passés au problème prioritaire à leurs yeux, s'assurer un toit[26].
On comprend que cette réappropriation se soit obligatoirement faite à l'écart du caïdat, ce qui a introduit des changements dans les règles du jeu: le caïd ne pouvait plus être pris comme régulateur puisque l'objectif des habitants et le sien n'avaient plus aucune convergence. La plupart des groupes sont composés d'hommes; mais à la différence des "daaret" encadrés, des groupes de femmes ont également été identifiés. Ils se caractérisent par des montants inférieurs à ceux pratiqués par les hommes mais poursuivent un même objectif, ce qui est à mettre en exergue étant donné le contexte[27], et par une prééminence du voisinage dans le mode de composition. Là où les daaret d'hommes sont destinées à acheter le ciment, les briques ou agglos... celles des femmes vont plus souvent à l'achat de petit matériel de second oeuvre, mais servent aussi à assurer les dépenses alimentaires de première nécessité lorsque l'argent manque.
Cette évolution a mis en lumière de vrais problèmes de fonctionnement et de régulation sociaux. Le daaret, comme on l’évoquait, n’est pas une forme sociale « traditionnelle » : elle n'est donc ni socialement ni culturellement "éprouvée" et ses modes de régulation n'émanent pas des codes d'obligation sociale des concernés. Au même titre que les nouvelles formes d'association, elle nécessite un certain engagement individuel à l'égard d'une entité collective qui n'a pas de définition sociale traditionnelle; elle nécessite aussi l'acquisition d'un savoir-faire, qui secrèterait lui-même un code où les obligations de chacun seraient claires et intégrées, et surtout, où une forme de contrôle et de sanction sociale reconnue par tous permettrait de surmonter les difficultés et conflits naissant des transactions. L'attitude ambiguë à l’égard de l'autorité est révélatrice des problèmes : tout en développant leurs projets à l'écart de cette dernière, certains habitants en arrivaient à regretter la garantie, la sécurité qu'offrait l'encadrement du caïd envers les mauvais payeurs. Certains groupes, situés dans cet entre-deux, ont recherché des solutions pour parer aux risques majeurs qu’ils percevaient ou auxquels d’autres groupes avaient été confrontés sous leurs yeux, mais les réponses semblaient difficiles à trouver. Le seul recours formalisé a été la mise au point d’un contrat sous seing privé enregistré chez un adoul (notaire traditionnel), ce qui témoigne de leur absence d’accès (ou d’acceptation ?) aux outils existants qui pourraient servir à institutionnaliser leur initiative [28] mais ne semblent pas en mesure d'inventer de nouvelles formalisations efficaces. Ceci pose d'intéressants problèmes de relations entre le droit et les pratiques, ainsi que de diffusion et connaissance des marges de manoeuvre qu'offrent les lois et réglementations, voie dans laquelle se sont lancées certaines associations ou pour lesquelles prêchent certaines ONG ou coopérations internationales, notamment l’USAID[29]. Mais cela renvoie surtout à une application particulière de la question du passage de solidarités traditionnelles réglés par des codes d'obligation connus et intériorisés à des solidarités plus complexes, ne correspondant à aucun système culturellement maîtrisé, particulière en raison de la société et de la culture concernées mais aussi du moment historique précis où arrive ce passage. Par ailleurs, parlant de solidarité et pour éviter toute fausse interprétation à ce sujet, il faut préciser que ce type d'épargne solidaire ne s'établit qu'entre pairs et les ménages les plus défavorisés du quartier en sont exclus; ce n'est d'ailleurs pas tant le niveau de cotisation que l'irrégularité de leurs revenus qui les désignent comme compagnons indésirables et les éloigne eux-mêmes de ce type d’engagement qu’ils se savent susceptibles de ne pas tenir. A cet égard, aucune tentative d'adaptation de la collecte des fonds à cette irrégularité ne semble avoir été recherchée; à fortiori, aucune forme de compensation, d'aide solidaire ou de garantie n'a été rencontrée et aucun des groupes interrogés n'en a évoqué la possibilité. Ces éléments sont bien sûr révélateurs de la situation d'urgence et de pression dans laquelle a éclos cette forme d'organisation mais ils révèlent aussi le caractère embryonnaire, rudimentaire même de nouvelles formes d'organisation collective imaginées autour d’un objectif stratégique minimum. Par comparaison avec ce qui a pu être décrit comme prolongement ou extension de cette fonction première d'épargne dans d’autres pays[30], cette histoire soulève donc beaucoup de questions qui mériteraient d’être creusées.
Ces quelques illustrations sont évidemment fragmentaires mais elles donnent à voir la complexité et l’indécision d’une situation en plein foisonnement où à côté d’une lenteur des changements matériels et concrets dont nombre d’habitants s’étonnent, de véritables remises en cause des mentalités et des manières de faire du passé deviennent quotidiennes et sont clairement formulées y compris par les moins intégrés, les plus vulnérables. Que ces expressions restent plus orales qu’écrites, plus facilement exercées dans les pratiques dites de résistance ou de contournement que dans le conflit frontal ou dans le débat politique public ne modifie en rien ce dont elles sont porteuses. On doit toutefois relever le caractère formaliste du « passage » par lequel les souhaits ou revendications individuelles sont appelés à se muer en organisation collective, caractère susceptible d’écarter des compétences collectives existantes ou de radicaliser des stratégies individuelles. Dans le cadre des futures dispositions à mettre en place pour toute intervention sur l’espace, une place de choix semble devoir être faite à la participation des habitants; il serait dommage qu’un formalisme excessif, affichant la nécessité d’association formelle comme un pré-requis, éloigne de la prise en compte des habitants.
Bibliographie
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-USAID/ICMA (1992) "Review of ongoing USAID shelter sector activities in Morocco"
[1] Si le peuplement initial de certains quartiers doit beaucoup des filières de connaissance, l’évolution ultérieure est faite de mouvements et de brassage qui réduit considérablement la base de connaissances d’affiliations antérieures
En cela, l'urbanisation marocaine ne s'éloignerait donc pas tellement de certains traits du processus décrit par J.Rémy et L.Voyé pour l'Europe Occidentale. Cf "La ville et l'urbanisation", Duculot, Gembloux, 1974 et surtout "Produire et reproduire", tome 2, Vie ouvrière, Bruxelles, 1980.
[2]Et est allé, pour ce faire, jusqu'à réprimer sévèrement toute initiative privée, marquant ainsi sa légitimité et son pouvoir total sur l'espace public.
[4] Cf F.Navez-Bouchanine (1991, 1994)
[5] L'idée de réaliser des améliorations provisoire a posé et continue à poser problème aux autorités, techniques et autres, car elles ne correspondent pas au modèle de développement urbain imaginé.
[6] La gamme est large : électorale, sécuritaire, mais aussi concernement direct par une présence amicale, relationnelle ou d’obligé ou simple compassion devant une situation intolérable.
[7] Cf F Navez-Bouchanine , 2000 p.356 et suiv.
[8] Qu’il s’agisse de pieux « classiques » ou de gens intégrés dans une mouvance islamiste modérée. On notera que dans les attributions classiquement reconnues comme du ressort des habitants (collecte pour la mosquée, pour une offrande en cas de mort, ou pour une assistance en cas de maladie ) il n’y a jamais d’allusion à des histoires passées de détournement.
[9] Sur la genèse et les caractéristiques de ces quartiers ainsi que sur les modalités des premiers mouvements de régularisation cf.les travaux de Ameur, Ameur et Filali, Abouhani, Adlouni.
[10] Le contexte y était favorable à des initiatives novatrices: premier conseil né de la charte communale de 1976, conseil à majorité socialiste. Notons que c’est l’organisation en amicale elle-même qui se fait à l’instigation d’acteurs extérieurs à la population; mais cette création peut être précédée de mouvements divers de revendication et de pression des habitants, avec souvent, en arrière-plan, le lotisseur clandestin qui a tout intérêt à pousser à la négociation. Ce « jeu » a été très bien analysé par A.Abouhani (1988)
[12] On peut imaginer la situation « confortable » des architectes privés qui ont été pris dans ce genre de situations : effectuer (et se faire payer !) des prestations pour un bureau d’amicale auquel on vient surtout proposer le nombre de destructions par lesquelles il faudra passer et en sachant par ailleurs que l’obligation que l’autorité a faite aux associations de recourir à eux signifiait évidemment qu’on compte sur lui pour appliquer les règlements d’urbanisme …
[13] C’est loin d’être une boutade évidemment, et nous avons pu constater ce fait y compris dans d’autres associations : l’idée qu’on puisse, dans le cadre de la loi sur les libertés publiques, innover, aménager , adapter …paraît étrange, et celle qu’il existe un texte unique, homogène, contraignant domine. Notons aussi que cela ne signifie pas que le contenu du texte invite à s’y conformer ; beaucoup des amicales rencontrées n’ont eu, à aucun moment, une assemble générale ; c’est probablement sur ce point que, le temps et le nouveau contexte politique aidant, on peut s’attendre à ce que des modifications se produisent.
[14] La diffusion des mots de la démocratie (droits de l’homme, citoyenneté, transparence….)est remarquable chez les plus jeunes, les plus instruits; utilisés dans certains cas pour revendiquer, ils sont le plus souvent déployés aujourd’hui comme analyseurs du décalage entre mot d’ordre et réalité et sont plus projetés vers un futur attendu que dans l’actualité quotidienne. Ce qui est nouveau, mais évidemment bien fragile et soumis aux mille aléas de l’évolution politique du pays, c’est l’assimilation de ces comportements à un « ancien maroc » qui serait à dépasser.
[15] Cette remarque ne prend nullement position sur les choix politiques de l’appui sur les associations : elle tend à attirer l’attention sur ce que cet appui signifie et sur les conséquences possibles de leur mobilisation.
[16] Etude d’évaluation de l’appropriation sociale des dispositifs d’adduction d’eau potable par énergie solaire , Réalisée pour l’ACDI, Ottawa/Rabat, 1994, qui montrait entre autre les difficultés d’un « comité » de gestion de l’équipement, défini comme une association moderne,et volontairement déconnecté, par les autorités, des autres structures sociales encore présentes et elles-mêmes totalement enchevêtrées avec les nouvelles formes d’organisation administratives et politiques.
[18] Encore que nous écrivions ceci sous réserve : aucune étude monographique détaillée de ces associations n’existe et si a priori, aucune généralisation ne peut être tirée d’une certaine homologie, peut-être accidentelle, entre certaines associations et des réseaux de grande famille, d’intérêts économiques ou d’articulation au pouvoir.
[19] Voir notamment l'étude "Habitat" réalisée dans le cadre du Schéma-directeur de Khemisset, INAU/CERAU 1984; l'étude "HG001" sur Tetouan, INAU/CERAU 1986. Voir aussi "Review of ongoing USAID shelter sector activities in Morocco", USAID/ICMA 1992
[20] En particulier F.Dansereau et F.Navez-Bouchanine (1995 a et b)
[21] Le détournement d’un crédit à la consommation (EQDOM) est un recours déjà ancien; le taux de rémunération final de l'argent emprunté est un véritable non-sens économique et apparemment n'y recourent que les personnes véritablement acculées. L'utilisation d'un crédit pour ouverture ou élargissement d'activités est plus "normale" mais les populations y sont plus difficilement éligibles. Il reste aussi l’emprunt privé : à taux usuraire, - il atteint facilement 25%, mais est arrivé ponctuellement dans certains quartiers de Rabat à 50% pour des petites sommes-, il peut cohabiter avec des emprunts « gratuits ». Au passage, cet exemple, parmi d'autres, montre que, contrairement à une opinion encore très répandue chez certains responsables, nombre de marocains urbains n'ont plus nécessairement à l'égard du crédit les attitudes de refus social, culturel ou religieux qu'on leur prête volontiers.
[22] D’autres usages sont signalés dans les années 80 : dans l’investissement artisanal (El Abdaimi, 1989), dans l’accès aux biens de consommation (CIH/Créargie Maroc, 1986). Le quartier Hay Moulay Ismaïl sur lequel j’ai enquêté à plusieurs reprises entre 1992 et 1995 est le seul cas relevé d’expérience massive du daaret. Lors d’une récente évaluation des politiques publiques dans les bidonvilles, je l’ai à nouveau trouvé, mais comme figure secondaire, et toujours aussi rudimentaire alors que le problème de financement est de plus en plus réel. La seule issue entrevue , et revendication généralisée des habitants, est la mise en place d’un micro-crédit préférentiel.
[23] Il semblerait d'ailleurs que les "semsars", courtiers informels, ont contribué fortement, s'ils ne l'ont pas créée eux-mêmes, à la panique qui s'est emparée de nombre d'habitants. Le prix dérisoire (5 à 10000 dh) auquel certains recasés ont à ce moment abandonné leur lot au profit d'un acheteur extérieur accrédite cette hypothèse.
[24]Notamment par des mesures de répression et d'intimidation directes par l’autorité locale sur les membres qui ne s'acquittaient pas de leurs cotisations, ce qui était effectivement le point faible de certains groupes.
[25] Il ne s'agit pas d'une déclaration d'association en bonne et due forme mais d'une simple inscription d'une liste de noms, assortie de papiers administratifs divers, et avec le nom d'un responsable déclaré président, le tout géré directement par le caïd.
[26] Dans de nombreux recasements, le déplacement autorise le transfert des baraques sur les nouveaux lots et la construction peut être faite au fur et à mesure.
[27] Les opérations de lotissement comptent de nombreux cas de femmes et filles flouées par l'investissement: le lot est le plus généralement au nom du chef de ménage et même si les femmes et les filles contribuent lourdement à l'édification du bien, il ne leur en revient aucun droit direct. Etant donné la situation relativement instable des unités conjugales et compte tenu de la juridiction actuelle en matière de séparation de biens, les femmes et les filles ne se prêtent souvent qu'à leur corps défendant à l'entraide conjugale et familiale pour la construction. Si elles en ont la possibilité, certaines d'entre elles refusent aujourd'hui de s'investir sans contre-partie ou promesse ferme, arguant de nombreux exemples de spoliation dans leur entourage. La situation est parfois différente dans l'urgence que crée le bidonville, mais n'empêche pas un profond malaise de ces femmes en porte-à-faux entre une réalité exigeante et un droit inadapté à la communauté conjugale des efforts financiers. Cf Dansereau, Navez-Bouchanine, Safar-Zitoun (1995, p.8 et suiv.)
[28] Les possibilités offertes par le dahir de 1958 sont ignorées ce qui peut en partie s’expliquer par le fait que l'émergence de la société civile, les possibilités offertes par les regroupements et l'idée même d'association ont pendant longtemps dégagé une odeur de soufre : les habitants s’en tenaient à l’écart parce que, selon une expression très entendue sur le terrain, « l’Etat n’aime pas ça ».
[29] Une des démarches développées par des ONG et par certains programmes spécifiques d'organisations internationales a consisté à introduire et instrumenter le concept de diffusion du droit dans la société civile. Cf à ce propos " Empowering people: building community, civil associations and legality in Africa", R.Sandbrock et M.Halfani, Centre for Urban and community studies, University of Toronto, 1993. Des efforts dans ce sens ont également été imaginés dans ce sens par les programmes de Gestion Urbaine, Banque Mondiale/PNUD/CNUEH, les PGU.