FRANÇOISE NAVEZ-BOUCHANINE
Sociologue, Professeur et Chercheur
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De l’espace public occidental aux espaces publics non-occidentaux
Quelques réflexions sur les rapports prive public à partir de travaux sur la ville maghrébine
Françoise Navez-Bouchanine, Laboratoire URBAMA, Tours

L’« espace public », notion dont l’usage actuel résulte, en Occident, d’une construction historique particulière, ne peut certes pas s’exporter dans le discours scientifique sur d’autres cultures sans précaution épistémologique. Faut-il, pour autant, définitivement débaptiser les espaces non-privés des sociétés non-occidentales au motif que leur caractère « public » ne correspondrait pas à la définition politiquement correcte de « public » telle que répandue aujourd’hui en France [1]? Suffirait-il, pour être autorisé à en user, de dépasser une certaine conception géopolitique de l’espace, en s’inspirant pour ce faire de certaines perspectives ouvertes sur le brouillage des frontières spatiales privé/public pour les sociétés occidentales elles-mêmes? Pour ma part, je considère inacceptable qu’une conception historique particulière - et donc forcément restrictive- de l’espace public, accapare une question qui, par son extension anthropologique, est une question quasi-universelle, et qu’elle prive ainsi les chercheurs d’angles de lecture sociologiques éclairants, et notamment le statut des espaces publics de la ville dans le changement social et politique.

Concernant plus particulièrement le Maroc, et de manière plus large le Maghreb, ses citadinités traditionnelles et l’évolution qu’y a connu la vie urbaine, mes observations répétées[2] m’ont progressivement conduit à accorder une importance particulière à ces angles de lecture qui offrent des perspectives intéressantes de croisement avec l’urbanisation comme processus, - mais sans doute beaucoup moins avec l’urbanisé comme produit- en Occident[3]. Ces angles de lecture renvoient directement à des dynamiques socio-spatiales par lesquelles différents types d’espaces non privés font l’objet de diverses modalités d’appropriation, grâce aux stratégies elles-mêmes très variées, déployées par une large gamme d’acteurs, des plus éminents aux plus  « ordinaires », tantôt de manière individuelle, tantôt collectivement.

I. Des difficultés à surmonter ce qui pourrait n’être qu’un exercice simple d’épistémologie appliquée

I.1 Discuter de la ville et de ses espaces publics dans un contexte socio-culturel, politique et philosophique étranger à l’Europe Occidentale est un exercice difficile et souvent contesté, voire accusé parfois de non légitimité. Pourtant, cela me paraît moins dû à une impossibilité intrinsèque de mobilisation des catégories d’analyse que la science sociale a pu développer sur ce sujet que par le regard jeté, à partir de l’Europe, par ceux pour qui l’espace public des villes représente à la fois un emblème et un enjeu. Cet état de choses est encore « aggravé » par le fait que cet accaparement conceptuel n’est pas un produit de notions simples, univoques et historiquement datées : produit polysémique, il mêle, superpose et se construit, à partir d’acceptions propres d’abord, comme procède toute construction, à une « culture» et à une histoire urbaines ; le problème vient de la complexité charriée par ces dernières quand les racines et les références sont recherchées très loin, dans le temps et dans l‘espace, et englobent l’agora grecque et les places centrales, post-modernes, des villes anciennes réhabilitées[4].  De plus, le fait que cette construction occupe une telle importance à un moment où les doutes sur l’avenir de la société urbaine se font pressants, voire lancinants, contribue à alourdir encore les connotations  –politiques, éthiques, idéologiques- de cette question. N’en arrive-t-on pas à une incroyable « surcharge  de vertus » attribuées à l’espace public, surcharge qui, du coup,  rendrait ce dernier totalement unique, à nul autre pareil, mais tout en continuant à assumer à son sujet des prétentions universalistes dont le « provincialisme » ne peut échapper qu’à ceux qui n’ont jamais travaillé sur d’autres réalités ou sous d’autres paradigmes[5].  Enfin, la pensée critique étouffe devant une construction aussi monolithique, avec cette superposition, opérée souvent sans distinguo et comme un « lot complet »,  entre la conception abstraite d’un espace où se joueraient, globalement et tout à la fois, l’échange égalitaire, la libre expression politique, le droit d‘accès, la représentation identitaire et « l’être-ensemble » d’une part, et d’autre part la conception concrète et formelle de certains espaces urbains qui ont porté et symbolisé tout ou partie de ces qualités abstraites [6].

I.2. D’une construction analytique à prétention universaliste à une conception normative. Ces différentes superpositions ne conduisent pas seulement à une analyse trop particulière ou trop spécifique de l’espace public. Intervenant, en Europe Occidentale et aux Etats-Unis,  dans un contexte de « brouillage » des catégories privé/public[7] et d’appropriation privative visible, parfois même spectaculaire, d’espaces préalablement publics ou réputés tels, elle semble tendanciellement conduire à une posture intellectuelle qui a des prolongements pratiques évidents  : la déploration, laquelle entraîne des actions symboliques ou matérielles de restauration de l’ordre, ou de l’idéal d’ordre, antérieurs [8]. Car à la lecture de certains textes, ce qui se joue sur ces espaces, c’est un enjeu bien plus lourd encore que l’avenir de la libre expression et de la démocratie, il s’agirait de celui de la société elle-même. L’espace public comme espace de fondation ou de regénération du lien social, soit par l’offre de rencontre, conflictuelle ou conviviale, de l’Autre dont l’espace public est porteur et garant, soit par une représentation symbolique de la totalité englobante à laquelle appartiennent les membres d’une même société le dispute ainsi, en importance, à l’idéal de l’espace public enjeu de l’expression démocratique[9]. L’évolution des espaces publics occidentaux est ainsi évaluée au risque de l’éclatement de la société, par l’effritement de ses solidarités et du lien social. Dans ce contexte, l’individuation mais aussi le retour du local ont tendance à apparaître dans leurs seules dimensions négatives (individualisme, communautarisme); l’évolution de certaines villes nord-américaines [10] fonctionne comme un véritable spectre.

De là naissent, s’appuyant sur des représentations idéales de l’espace public, des projets et des idées d’intervention à développer sur l’espace urbain. Ce n’est donc pas la surcharge de sens dans la seule analyse qui est gênante, c’est l’effet en retour, ou l’inférence à partir de là, d’une définition normative des espaces publics dont une des dérives les plus fréquentes serait, dans le domaine de la planification et de la projétation, l’injonction de nature quasi-déterministe à imaginer des espaces propres à « produire » de la rencontre, de « l’être-bien-ensemble », de la communauté « citoyenne ».

Cette définition normative donne ainsi naissance à des catégories d’analyse, théoriques comme pratiques, qui sont d’autant plus aveugles aux réalités observées ailleurs qu’elles cherchent des formes qu’elles ne peuvent y trouver, (par exemple des formes d’association « moderne » entre habitants ou toute autre forme exprimant d’abord un droit à l’exercice de la démocratie), qu’elles interprètent de manière erronée des formes qui ressemblent à celles dont elle a eu à traiter par ailleurs (par exemple, la fermeture ou la protection des espaces privés, assimilés sans hésitation aux tendances des « gated communities »), tout en négligeant des processus de transformation très parents de ceux qu’elles recherchent mais qu’elles ne peuvent voir parce que les formes prises sont « étranges » et en tous cas, non conformes aux idéaux démocratiques ou républicains (par exemple, des revendications à l’équité manifestées publiquement mais s’avançant sous le « parapluie » protecteur de l’allégeance à la monarchie ou du culte du chef, ainsi investis d’un rôle de garant de droits pour tous[11]

Face aux difficultés ainsi posées, le chercheur en sciences sociales travaillant sur les villes non-occidentales est appelé à faire retour à des observations élémentaires sur des catégories spatiales ingénues et à tenter de centrer son observation et son analyse des espaces (du plus « privé » au plus « public » en termes de modalités d’accès et d’appropriation), sur le lien que ceux-ci entretiennent avec les changements sociaux. Il doit le faire dans un contexte où la rareté de travaux liant changements sociaux d’ensemble, modalités d’accès, d’usage et d’appropriation sociale des espaces urbains et discours sur ces derniers alors que toutes les observations de terrain un peu prolongées conduisent à deux hypothèse récurrentes :  d’une part, ce qui rapproche, distingue, spécifie, ou neutralise les différents objets spatiaux (échelles, formes, règles) en termes d’appropriation  sociale et politique renvoie de manière quasi-systématique au jeu infiniment complexe et mouvant de marquage et d’affirmation des sphères privées et publiques dans une société en urbanisation accélérée. D’autre part, les modalités pratiques sont largement insuffisantes à éclairer les enjeux et ne valent qu’à condition que soient entendues les justifications et légitimations données par les acteurs à leurs comportements. Ceux-ci font en effet feu de tout bois dans leur quête d’urbanité; pour le justifier, ils empruntent de manière plus qu’éclectique aux différentes ressources qu’ils peuvent mobiliser : des droits -coutumier, islamique, moderne-, des philosophies politiques - où un islam égalitaire peut être sollicité au même titre qu’une équité garantie par un Etat de droit moderne-,  des modalités pratiques d’organisation et d ‘acheminement de leurs demandes – groupements informels de pression, intermédiation de notables ou d’ONG, constitution d’associations, pressions sur leurs élus-  des codes de conduite civile, enfin,  où les négociations de bon voisinage comme l’usage matériel de l’espace non strictement privé mêle des considérations éthico-religieuses à des règlements d’urbanisme anciens ou récents.

II. Changement social et transformations des appropriations des espaces privés et  « publics ».

II.1. Comme l’écrivait très sobrement J.Métral (1993) « la question des espaces publics dans les villes arabo-musulmanes n’est pas neuve, mais elle reste problématique ». L’analyse par défaut domine et peut mettre l’accent  sur le caractère privé, en termes juridiques,  de maints  espaces composant la ville arabo-musulmane; elle peut aussi forcer le trait de l’interprétation donnée au caractère résiduel de l’espace public, dans la constitution formelle de la ville ; elle peut encore souligner, dans une perspective Wébérienne, l’absence de tout « lieu d’être » d’un espace public dans une cité réputée sans autonomie et sans organisation communale. Cette analyse par défaut aboutit à tenir pour quantité négligeable des espaces divers, pourtant essentiels, et variables selon les époques et les pays,  dans la vie de la cité car c’est bien là que se produisaient les échanges, que s’exprimaient les rapports de pouvoir, et c’est des tensions et complémentarités entre privé et public que naissaient les dynamiques socio-économiques, culturelles, politiques. La complexité de ces spécificités urbaines est heureusement rendue visible grâce à des travaux d’historiens qui mettent l’accent sur la fonction et les significations publiques, en termes d’accessibilité ou sur ces critères plus spécifiqus, d’espaces précis - les mosquées[12], les souks, les rues, les bains -, sur le fonctionnement de règles de droit sur les espaces privés et non-privés, ou plus subtilement encore, sur l’organisation socio-politique et sur les mécanismes de gestion urbaine, l’ensemble éclairant les modalités d’organisation de la société urbaine et les relations de pouvoir noués sur différents types d’espace entre le pouvoir central et les formes de pouvoirs et organisations locales, qui sans avoir été représentatives ont pu atteindre une certaine autonomie[13].

Il n’en demeure pas moins effectivement que les rapports privé-public, du moins dans la ville maghrébine du 19ème siècle, se caractérisent par une importance prédominante des espaces privés (E.Wirth parle même pour Fès de simple « juxtaposition de segments privés ») sur les espaces publics ainsi que par une primauté de la sphère privée dans la vie urbaine quotidienne comme extra-quotidienne[14].  Or, un des changements les plus manifestes qu’aient connu les villes maghrébines au cours du 20ème siècle, avec une accélération majeure depuis 30 ans, réside dans une émergence des espaces publics, concomitante avec une urbanisation rapide et soutenue. Ou pour le formuler plus largement, dans une transformation des rapports entre espaces privés et publics : apparition et importance croissante, dans la vie des habitants, de l’usage et de l’appropriation sociale, souvent  individualisés, de divers types d’espaces publics, inconnus auparavant. On ne peut réduire cette émergence à une question formelle (par exemple, l’introduction d’une nouvelle forme d’intervention urbanistique exogène générant des espaces mimétiques par rapport au modèle occidental) mais on ne peut non plus accorder nécessairement à ces espaces les mêmes valeurs et significations que celles qu’ils revêtent dans leurs réalités d’origine. Les espaces publics, même visiblement « importés », sont retravaillés et réappropriés, si ce n’est au niveau de leur conception et du rôle que prétendent leur faire jouer ceux qui les ont introduits, au moins au niveau de leur appropriation quotidienne ou extra-quotidienne, matérielle comme symbolique, par ceux qui en usent.

Cette « émergence » doit donc s’entendre à la fois :

-  par l’apparition d’espaces matériels, qui sans être absents, étaient d’une importance moins grande, dans la ville précoloniale. Introduits dès la colonisation, ils sont largement repris, interprétés et parfois même considérablement amplifiés et diversifiés dès l’Indépendance[15].

- par les modalités d’usage ou d’appropriation, collective et individuelle,  dont ils ont fait l’objet, modalités dont il faut souligner qu’elles laissent entrevoir des compétences diverses et multiples des habitants, allant de la simple qualification au détournement en passant par l’adaptation[16].

Mais l’espace public n’est pas le seul concerné par le changement: on note parallèlement une transformation des espaces privés où se lisent au moins deux tendances différentes, lesquelles marquent toutes deux un affaiblissement relatif de l’importance du groupe domestique et de sa puissance de contrôle dans la vie sociale des individus qui le composent:

- une transformation des rapports externe/interne, dans le sens d’une ouverture, du privé au public, transformation qu’il faut resituer dans toute sa complexité pour ne pas la surinterpréter à la lumière des transformations actuelles de l’Europe ou de l’Amérique du Nord[17]

- une transformation interne de l’espace domestique où les tendances à l’individuation se marquent tant pour le sexe que pour l’âge. Un équilibre subtil, et des modes de régulation complexes s’établissent toutefois : sans qu’il y ait ouvertement contradiction entre espaces privés et publics, on note que les transformations restent plus contenues, plus discrètes dans l’espace privé alors que l’espace public offre des opportunités d’expression plus poussées de cette individuation. 

Quelques exemples permettent d’éclairer ces constats. La fin de l’assignation systématique de la femme à l’espace privé est sans doute ce qui frappe le plus les esprits. Cette transformation se traduit par la double irruption de la femme dans l’espace du travail, et dans la vie publique en général[18]et sa présence dans les espaces publics de la ville. Il est à souligner que cette dernière concerne toutes les femmes, y compris les femmes au foyer et que les nuances et restrictions à un usage complètement libre des espaces urbains non-privés ne sont pas à chercher d’abord dans les caractéristiques des femmes mais bien dans la nature et les vocations de ces espaces. Les femmes ne se sentent pas les bienvenues dans n’importe quel espace public, elles n’y sont d’ailleurs pas accueillies, ou tolérées, de la même manière. A cet égard, et au regard de la liberté, de circulation mais aussi de parole, qui s’observe dans les espaces de commerce, on se doit de rappeler que le souk est considéré par nombre d’auteurs comme un des lieux des libres accès, échange, circulation et donc, de la diversité des flux et des populations dans la ville dite « arabo- islamique »[19]. Dans l’espace privé, statut plus égalitaire de la femme et émergence du couple comme valeur sont largement perceptibles dans la conception et l’usage de la maison, mais ne conduisent ni à des inversions des rapports de pouvoir ni même à une remise en cause de ces derniers. Une grande variabilité s’observe dans les rapports, complémentaires ou contradictoires, qu’entretiennent à cet égard les espaces publics et privés en ce qui concerne la liberté et le statut :  affirmation plus grande dans l‘espace domestique nourrie d’un statut transformé à l’extérieur, mais aussi bien absence d’affirmation alors compensée en quelque sorte par une amélioration de statut extérieur.  

Cette transformation qui concerne le genre ne doit toutefois pas jouer l’arbre qui cache la forêt. On peut ainsi montrer comment l’existence dans la ville d’espaces[20] libres d’accès, éloignés de l’enracinement privé (maison, mais aussi voisinage) et où on croise quantité et diversité de gens constituent des ressources, des supports « actifs » mobilisés par les individus dans leur quête d’individuation et de représentation sociale, dans leur lutte contre les formes pesantes du contrôle social traditionnel (famille, voisinage) de proximité ou encore dans leurs tentatives d’échapper à une identification sociale négative découlant de leur appartenance à un quartier « marqué » [21].

Cette qualité reconnue à l’espace public de la ville urbanisée n’est pas mobilisée seulement par les jeunes ou par les femmes. Certains comportements qui concernent plus particulièrement les hommes adultes, et qui restent socialement et moralement inacceptables au point de ne pouvoir être développés dans les espaces privés, comme les jeux de hasard, y trouvent place. Quant à la consommation d’alcool, si elle n’est tolérée que dans quelques « bars », elle se déploie objectivement dans des espaces non-privés, certes à faible légitimité ou visibilité, mais souvent à caractère public, comme les cimetières dont on aura noté par ailleurs les grandes différences d’usage et d’appropriation d’avec les cimetières européens.

Mais l’utilisation de l’espace public est également une stratégie économique bien répandue ; elle concerne tant les implantations informelles que formelles, et les tenanciers considèrent qu’il s’agit bien là d’un quasi-droit. La question de leur « libre accès » à cet espace et celle de leur impact sur la gestion urbaine est bien entendu une question qui mérite attention car peu tranchée en droit, au sens strict du terme, elle suscite des modes de régulation dans les usages de l’espace qui sont peu homogènes : tolérance [22]et donc gratuité pure seulement régulée par une limite très flexible imposée en cas de trop grand « désordre » urbain, redevances symboliques versées à un agent municipal, ou « arrangement » par achat d’un laisser-faire, d’une tolérance. Malgré cette hétérogénéité,  la permanence, l’importance de ces usages et la nature des lieux où ils sont tolérés traduisent bien une forme de consensus sur le caractère non-privé de l’espace.

II.2. Changements politiques et appropriation des espaces  Les transformations ont sans doute été plus lentes, moins évidentes, plus subtiles à décoder; au Maroc, elles ne montrent  en toute logique pas la même autonomie que les changements sociaux par rapport aux modes d’organisation socio-politique et administratif: la colonisation n’est pas une période de grand investissement dans l’expression sur l’espace public ; à l’euphorie de l’Indépendance succédera l’état d’exception et pour les deux décennies suivantes, les signes sont présents mais discrets, bien que l’organisation communale date de cette période[23]. Ces transformations sont pourtant indéniables, de la rue où-on-habite à l’avenue centrale, au jardin public ou à l’espace festif des conteurs et baladins.

Vu sous le seul angle de l’appropriation, on peut d’abord souligner le passage de situations où encore récemment, on désignait l’Etat « traditionnel » (le makhzen) comme seul détenteur du pouvoir sur l’espace au-delà du seuil du logement, à des situations où pratiques, individuelles comme collectives dénient, autant que faire se peut dans un régime autoritaire, cette appartenance exclusive(F.Navez-Bouchanine, 1991,1994). Cette transformation est particulièrement visible dans les quartiers informels où des comportements de résistance, ou des actions délibérées d’aménagements, -suivant les opportunités et les rapports de force-, sont justifiés par référence à des « droits » d’accès, à une équité spatiale en termes de biens et de services urbains et à une intégration urbaine. Il faut rappeler à cet égard que jusqu’aux années 60/70, l’aménagement, moyennant une certaine forme d’appropriation collective, de l’espace limitrophe au logement, (« fina », espace à propos duquel le droit islamique témoigne, malgré de grandes variations d’interprétation, une assez grande tolérance[24]), était pourtant fortement contenue en raison de son appartenance reconnue à l’Etat. Variable dans les quartiers légaux, cette tolérance était minimaliste dans les bidonvilles installés sur terrains étatiques. On peut mesurer le chemin parcouru en recueillant les prises de position des actuels occupants de bidonvilles centraux à Casablanca, Rabat ou Tanger qui négocient leur déplacement en s’appuyant sur une double légitimation : le calcul de la valorisation foncière que leur implantation sur le site a généré et leurs droits sur ces terrains publics de par leur appartenance à la nation marocaine et, le cas échéant, de leur rôle dans la lutte de libération nationale[25]. Par ailleurs, l’intériorisation progressive de l’appartenance à une commune ne génère pas nécessairement, et à l’heure actuelle, une conception de la res publica, elle peut même, dans certains cas, donner lieu à des manifestations d’appropriation collective qui ont des relents semi-privatifs, mais elle a, en tous cas, complètement modifié le rapport d’usage de l’espace et la légitimité attachée à celui-ci[26].

Ensuite, on peut relever l’amplification de comportements de contestation/négociation, vis-à-vis du pouvoir, comportements « de masse » spontanés,  mouvements d’apparence informelle conduits par des leaders traditionnels,  ou encore, plus formels et organisés à travers des regroupements de type associatif ou par l’intermédiation des élus . Ces comportements, actifs ou « passifs », qui peuvent paraître très réduits vus du point de vue occidental, ont pourtant des effets réels sur les décisions et les manières de faire des agents publics et/ou de l’appareil d’Etat.  Ils offrent par ailleurs de n’avoir plus pour seul enjeu le bénéfice, le droit d’usage ou l’aménagement de l’espace public. Il est à noter que ces comportements ont largement précédé l’actuelle ouverture politique et qu’il serait donc naïf d’établir des corrélations rapides et simplistes entre les premiers et la seconde. La grande différence qu’on peut percevoir, en liaison avec le climat actuel, c’est la diminution de la crainte des représailles ainsi que la diffusion accélérée de l’idée que les habitants des villes ont des droits à réclamer. Il faut ajouter dans le même sens les comportements de détournement des mesures ou dispositifs matériels, qui très souvent témoignent de la capacité indéniable des populations d’échapper à la contrainte étatique ou, au moins,  d’en éviter les effets les plus négatifs.

Enfin, les travaux produits, depuis la fin des années 70 [27], sur les associations de régulation des quartiers clandestins, et de manière plus large sur le mouvement associatif et la société civile montrent bien comment, pour certains, les évolutions dans l’engagement ou l’exposition publics transforment les rapports entre privé et public et surtout comment l’espace matériel est partie prenante de ces transformations. Les associations de quartier sont ainsi de véritables tremplins vers une participation aux enjeux politiques locaux et les leaders d’associations des années 80/90 cherchent à devenir conseillers municipaux; inversement, les conflits et déchirures dans la politique locale peuvent littéralement ruiner les efforts collectifs entrepris par les associations d’aménagement même à l’échelle du derb : les définitions des espaces touchés sont les mêmes et l’aménagement de ces derniers reste un enjeu essentiel à partir duquel sont construites tant les stratégies associatives que communales. L’exemple du double investissement sphère privée/sphère publique par les mouvements islamistes, de la manière extrêmement subtile dont ils jouent des nuances de l’espace matériel pour faire entendre et tenter d’imposer leur différence et, en réponse, la manière et les arguments mobilisés par les autres tendances sociales pour réfuter leurs tentatives d’accaparement est également très riche d’enseignement, même si hélas, ces aspects restent malheureusement sous-étudiés[28].

On notera pour clore que si ces espaces ne sont pas les seuls lieux de l’expression des droits que les habitants tentent de faire advenir, ils occupent toutefois une place de choix dans celle-ci et sont  très précocément et très efficacement mobilisés pour signifier ce qui est attendu et pour résister contre ce qui est refusé. Si la presse, par exemple,  joue aujourd’hui un rôle similaire, on doit rappeler sa plus grand nouveauté et sa très grande vulnérabilité. Il est plus facile en effet de mettre un terme à une activité de presse qu’à endiguer, sur des espaces,  l’agrégation de milliers de comportements identiques, s’appuyant sur des légitimations semblables et parfaitement défendables en termes individuels.

En conclusion, de nombreuses limites continuent à entraver la lecture des transformations de l’espace public au Maroc. Aux problèmes déjà évoqués dans cette contribution, il faut sans doute ajouter les divergences d’acception des notions de « privé » et « public » telles que  formalisées par les différentes disciplines qui ont approché la question dans les villes arabes ainsi que la rareté de travaux d’observation approfondis sur les réalités au quotidien. Par ailleurs, ce qui constitue la matrice théorique de l’urbanisation, que nous  « résumons » souvent aujourd’hui par la transformation majeure des rapports entre les sociétés et leurs espaces, renvoie bien évidemment plus largement à des questions de modernité, de l’individuation à la pluri-instancialité, en passant par la rationalisation, la division du travail et l’extension du capitalisme. Si ce processus est ancien en Europe Occidentale, il n’est pas nécessairement toujours si récent qu’on pourrait le croire dans les autres sociétés. Et si cette transformation s’est nouée d’une certaine manière avec l’évolution des formes spatiales en Europe occidentale, elle a donc pu s’exprimer d’une autre manière ailleurs, notamment dans un contexte culturel, philosophique et politique bien différent, certes, mais contexte dont l’évolution elle-même s’est opérée à des moments fort différents de la mondialisation[29]. A cet égard, le fait qui continue à m’impressionner le plus dans les pratiques, les représentations, les légitimations des populations, même  pauvres, analphabètes, et habitant dans des quartiers informels, d’origine rurale comme urbaine, est cette opiniâtre revendication pour l’équité en matière d’accès à l’espace, privé comme  public de la ville, mais aussi aux biens et services urbains. Cette équité serait tout à la fois légitimée par leur appartenance à la nation, par leur seule présence en ville (d’où l’importance d’y ancrer le privé pour accéder au public) mais justifiée aussi par l’islam, et renchérie, plus récemment, par le sens perçu aux différents changements socio-politiques. L’Etat et les pouvoirs publics seraient les garants de cette équité. Constater que ces derniers ne jouent pas leur rôle et, à bout d’attente, se substituer à eux par tous les contournements et informalités aujourd’hui observables procède bien, me semble-t-il, de ce refus d’intériorisation des inégalités et de cette compétition pour l’égalité que J.Remy définissait comme éléments centraux accompagnant l’urbanisation.    

 

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(1995) « Ville musulmane, ville arabe : mythes orientalistes et recherches récentes », in JL Biget et JC Hervé « Panoramas urbains. Situation de l’histoire des villes » ENS Editions, Fontenay St Cloud.

- Remy J.et Voyé L. (1974)  « La ville et l’urbanisation », Duculot, Gembloux.

                              (1992) « La ville : vers une nouvelle définition », Paris, L’Harmattan

- Wallerstein et alii, (1996)« Ouvrir les sciences sociales », Ed Descartes et Cie, Paris.

- Wirth E.  (1988) « La médina de Fès en tant que modèle de la ville musulmane  traditionnelle », in La Grande Encyclopédie du Maroc, Vol : Géographie Humaine

(1997) « La vie privée en tant que dominante essentielle dans la ville de l’Orient islamique », in Naciri M. et Raymond A. « Science sociales et phénomènes urbains dans le monde urbain », pp.121-130.  Fondation Ibn Saoud, Casablanca.

 

[1] Cette question est posée en référence au déni de légitimité d’usage du syntagme auquel s’exposent les chercheurs en sciences sociales travaillant sur les villes arabes au prétexte qu’elles n’auraient  pas d’ « espace public », notamment, mais pas exclusivement, parce qu’elles n’évolueraient pas dans des contextes démocratiques. 

[2] Notamment 1991 a, b, c, 1992, 1994, 1996, 1997

[3] Entendant par urbanisation un processus de transformation socio-spatial au sens où l’entend J.Remy (1974)

[4] Cf L.Quéré (1992) ; A Levy (1996 ; 1997)

[5] Pour des positions plus détaillées sur le « degré inacceptable » de provincialisme qui sous-tend encore et toujours une bonne part des intentions universalistes des sciences sociales, malgré plus de trente ans d’écrits sur les questions épistémologiques que posent l’analyse des autres sociétés en transformation,  je renvoie à I.Wallerstein et alii, « Ouvrir les sciences sociales », Ed Descartes et Cie, Paris, 1996, pp.55 et suiv , ou encore, assez paradoxalement, à P.Bourdieu, dans « Méditations pascaliennes », Paris, 1997

[6] Avec toutes les contradictions que cela peut poser entre les différents sens dont on « charge » ainsi l’espace public (« sommant », entre autres, l’agora grecque, Habermas et Arendt), le droit d’accès, et la libre expression individuelle pouvant très bien entraver ou être entravée par l’expression identitaire ou « l’être-ensemble ».

[7] Cf  R.Sennett (1979), mais aussi D.Mehl (1997).

[8] Une autre posture excessive, mais moins fréquente, étant la remise en cause totale du statut de l’espace dans la désignation des différences entre ces catégories, posture qui conduit au contraire à   délier l’espace de toute « obligation ».

[9] L’hypothèse de fragmentation socio-spatiale de la ville à l’ère de l’urbanisation diffuse est souvent mobilisée dans cette même perspective de destruction d’une totalité englobante et solidaire par les mécanismes de développement séparé, identifiés notamment dans des formes appréhendées comme des cas de quasi-sécession urbaine. Sont alors évoqués les « gated communities » des pays riches mais aussi les quartiers informels des villes du Sud  où le droit, l’ordre civil et les conditions les plus élémentaires de l’urbanité seraient absentes. En considérant ces deux tendances annoncées, c’est bien une certaine conception du « lien social » lui-même qui est directement menacée, et avec elle, le fondement présumé du faire société. Cf en particulier et comme représentatif de cette tendance le numéro spécial de la revue « Esprit », « Quand la ville se défait », Novembre 1999.

[10] L’influence de M.Davis et de « City of quartz » me paraissent remarquables sur ce point.

[11] Les conséquences sont loin d’être négligeables ; ainsi la non-obtention de ce qu’on considère désormais comme un droit va légitimer ensuite des comportements de recherche parallèles,  compensatoires. C’est ce qui explique en partie l’inextinguible floraison du clandestin dans les trois pays du Maghreb. Voir, en particulier pour l’Algérie, le caractère explicite de la légitimation de ceux qui ont été privés du « butin de guerre » que l’appropriation de la ville a constitué, cf notament Safar-Zitoun, (1997 (?)   

[12] Il est difficilement acceptable, face à une conception de la « res publica » laïque, que la mosquée puisse être décrite comme un lieu de libre accès et de débats ouverts sur les problèmes de gestion de la cité. Toutes choses étant toujours profondément inégales par ailleurs, ne peut-on néanmoins se permettre de relever des similitudes avec l’agora grecque au moins sur 4 points : l’exclusion de populations qui ne sont pas considérées comme ayant-droit (les « étrangers »  et les femmes chez les grecs, les non-musulmans et les femmes ici) ;  une fois cette exclusion posée, une égalité au moins théorique de parole et d’expression (cf entre autres L.Gardet, (1976, chapitre II) ; une adhésion qui, tout en étant individuelle, n’a pas pour fin première le bien de l’individu lui-même mais celui du groupe, (la « cité » versus la « oumma ») ; un ordre religieux transcendantal (Levy, 1997, p.63)  

[13] Cf bibliographie d’E.Wirth, R.Brunschwig, A.Raymond, R.Ilbert, B.Johansen

[14] « Privé » est d’abord entendu ici au sens domestique, catégorie qui inclut des familles, polynucléaires mais également nucléaires, mais peut aussi concerner, selon les époques et les villes, des entités plus importantes d’ensemble de familles, ou de lignages, apparentés ou alliés, sur un territoire correspondant à des découpages physiques –par exemple la rue en impasse, ou derb- qui dès lors apparaît clairement d’appropriation privative. Voir à ce sujet l’angle d’approche original qu’adopte B.Johansen (1998) en étudiant ce qu’est la notion de « vol » en droit musulman et comment elle fait apparaître une ligne de partage très éclairante entre « privé » comme espace où l’on doit « demander accès » et public où l’ accès est de règle.

[15] L’Etat « aménageur et urbaniste », mais également les collectivités locales réalisent ou aménagent des espaces publics qui matérialisent leur propre existence, leur pouvoir et le type de rapport qu’ils estiment exister entre eux et la population des villes.  Cette mise en scène charrie des choses très complexes qui mériteraient une analyse détaillée. S’y expriment à la fois des symboles de la force démonstrative, de la modernité, de l’identité nationale reconquise, de la religion.  Mais le plus remarquable est sans doute une forme de connivence entre pouvoirs et habitants dans la manipulation de ces « identités » et symboles divers, parfois même contradictoires, et dans le besoin de leur matérialisation dans ces espaces publics,  notamment dans les espaces les plus centraux.

[16] Pour une approche détaillée de certains de ces aspects cf F.Navez-Bouchanine in  J’ai développé ces aspects en détail in  « Compétences collectives, émergence de la société civile et intermédiation sociale dans la gestion urbaine » in I.Berry et A.Deboulet « Les compétences des citadins dans le monde arabe : penser, faire et transformer la ville », Paris, Karthala, 2000.

[17] A l’explication un peu simpliste du changement par « imitation » de l’occident (approche où se sont retrouvés certains sociologues français comme A.Adam, mais aussi, dans les pays maghrébins eux-mêmes, des auteurs nationaux déplorant les transformations sociales « corrompant », par simple contact et imitation, la pureté originelle), a succédé une tendance à mobiliser la mondialisation comme explication unique et homogénéisante. On voit ainsi interpréter, sous une même tendance, les dispositifs sécuritaires et le repli sur l’espace privé en Europe ou aux Etats-Unis, et des dispositifs de protection des rues, des espaces limitrophes ou des maisons, observées dans les villes maghrébines. Or, comment ne pas voir que ces protections accompagnent l’ouverture et la transformation rapide d’espaces qui, au début de ce siècle, étaient encore totalement fermés, (la « citadelle domestique » n’étant pas une vaine formule en ce qui concerne la maison, et la fermeture des quartiers par des portes étant encore bien réelle dans le premier quart du 20ème siècle) : ces dispositifs négocient donc, selon moi, un nouveau rapport entre privé et public. Malgré leur agressivité visuelle, ils procèdent plus largement d’une correction à l’ouverture que d’un rejet de cette dernière, l’ouverture étant parfois un peu trop brutalement traitée par l’architecture et l’urbanisme modernes.

[18] Certes plus timides : peu de femmes conseillères municipales ou ministres ; par contre, un investissement massif du mouvement associatif, qui n’a lui-même émergé que dans les années 80 ; ce fort investissement féminin à des postes-clé de ce secteur s’explique d’ailleurs en partie parce que c’était une voie nouvellement ouverte, donc peu investie par des règles antérieures de prévalence masculine, contrairement aux postes élevés de l’appareil administratif ou des partis qui restent des bastions masculins.

[19] Cf. T.Khayat sur le développement d’une nouvelle centralité ouverte à Bordj Hammoud, quartier arménien de Beyrouth, où se superposent, dans un même espace, une gestion communautaire et un caractère délibérément public perceptible à la diversité des gens et des pratiques .

[20] Libres ou à filtrage exclusivement anonyme, comme le paiement d’un droit d’entrée. Cela touche donc, outre les rues, places, avenues, esplanades de mosquées ou de grands équipements publics, des stades ou espaces fonctionnant comme grandes salles publiques, les terrasses de café, des lieux de spectacle en plein-air mais également, depuis quelques années, les centres de téléphonie et les cyber-cafés qui ont connu une très large diffusion y compris dans les artères principales des quartiers populaires. Mais il peut aussi s’agir d’espaces un peu inattendus pour l’observateur occidental, comme les cimetières (P.Philifert, 1998) ou les espaces en friche comme le sont les ruines de bâtiments publics ou les abords d’anciens remparts ….  

[21] Cf F.Navez-Bouchanine, 1996.

[22] Cf la notion de « fina », note 22, qui concerne aussi le limitrophe des activités et commerces.

[23] La charte communale et donc le fonctionnement décentralisé de communes à conseils élus date au Maroc des années 70. Quelles que soient les critiques qu’on peut adresser à cette réforme (formelle, tronquée, marginale), ainsi qu’à son sens réel dans un régime autoritaire où l’expression de la parole publique était à tout le moins fortement limitée, on ne peut que constater, dès le milieu des années 80, son réel impact dans les représentations, les usages et les formes d’appropriation sociale des espaces non-privés ainsi que la réponse, au fond totalement hypocrite mais très « adaptée », qu’elle a permis de fournir, par le traitement de la question des quartiers dits « clandestins », à la pression à l’urbanisation devenue explosive dans les années 70.   

[24] Cf R.Brunschwig, « Urbanisme médiéval et droit musulman », Revue des études islamiques, 1947, pp.127-155. 

[25] F.Navez-Bouchanine, programme en cours, Laboratoire Urbama et Secrétariat d’Etat Marocain à l’Habitat, « Effets sociaux des dispositifs spatiaux d’intégration urbaine »,  2ème partie, « Bilan empirique ». Le cas de la négociation du déplacmeent de Haouma Nçara à Tanger est particulièrement lumineux sur l’évolution récente :les habitants n’ont accepté de se déplacer qu’après engagement formel des autorités à transformer l’ancien site en espace public

[26] Avec, comme effet inattendu, une fantastique poussée de quartiers informels. 

[27] La liste serait trop longue à citer, mais voir entre autres les travaux de M.Ameur, N.El Aoufi, M.Naciri et parmi les plus récents, A.Abouhani « Etat et quartiers populaires au Maroc : de la marginalisation à l’émeute » Codesria, 1999 et Enjeux et acteurs de la gestion urbaine. Redistribution des pouvoir dans les villes marocaines », INAU, CESHS, URBAMA et Codesria, 2000

[28] Cf notamment les débats passionnés, houleux et très argumentés dont les journaux locaux se sont fait l’écho au cours de l’été 2000 sur la question de l’occupation des plages, mais qui renvoient eux-mêmes à des débats peut-être plus feutrés et plus anciens sur l’accaparement des mosquées.

[29] Il est par exemple impossible d’imaginer un développement, un mode d’argumentation et des retombées dans la vie urbaine quotidienne similaires pour les tentatives de réforme musulmane du 19ème siècle et pour les mouvements islamistes actuels. De même, les pressions opérées par les organisations internationales et relayées par les coopérations bilatérales greffent, au coeur des autres sociétés des dispositifs formels et institutionnels dont on voit bien qu’ils sont digérés, « retravaillés » par la société locale, mais dont on prend peut-être moins conscience qu’ils ont varié, au cours des quarante dernières années, bien plus en fonction de ce qui se passait dans les pays du Nord, que dans ceux du Sud. 

FRANÇOISE NAVEZ-BOUCHANINE • Sociologue, Professeur et Chercheur • bouchanine@menara.ma