Manifestations de l'urbain, les espaces publics maghrébins retiennent surtout l’attention du sociologue pour ce qu'ils nous livrent comme clés de lecture des processus d'urbanisation et, de manière plus large, des interactions entre changement social et changement spatial. En effet, les lectures du passé de ces villes sous la dimension particulière des rapports – tensions, complémentarités, marges de manœuvre réciproques…- entre espaces privés et espaces publics, et les comparaisons que ces lectures suscitent avec le présent, contribuent à rendre plus intelligibles non seulement les effets socio-spatiaux de l'urbanisation mais aussi l’importance des enjeux portés par les espaces publics. Précisons que ces comparaisons ne concernent pas qu’un passé lointain; elles sont éclairantes y compris sur une échelle temporelle plus courte car la vie quotidienne et l'urbanité dans les grandes villes maghrébines ont connu des changements particulièrement rapides au cours des trente dernières années.
Pour éclairer ce statut particulier des espaces publics et montrer comment ils sont à la fois enjeu et partie prenante de l’urbanisation, trois angles de vue assez différents, nécessairement non exhaustifs, mais complémentaires seront mobilisés. Tout en reliant les transformations actuellement observées au Maghreb à des transformations plus générales, plus globales, ces trois angles de vue permettent aussi de prendre en considération les spécificités locales des effets produits par les processus en cours. Dans un premier point, je mettrai en évidence quelques évolutions qui participent des transformations socio-spatiales à l'œuvre qui affectent les espaces non-privés, et du même coup, les relations entre espaces privés et non-privés. Le second point sera davantage centré sur les enjeux que révèlent ces transformations et illustrera la manière dont les espaces publics sont partie prenante dans des évolutions socio-politiques inachevées, conflictuelles, à issue incertaine. Enfin, un troisième point s’attachera aux transformations des espaces publics dans leurs imbrications étroites avec les changements qui s’opèrent dans la sphère privée.
1. L’urbanisation, de l’espace privé aux espaces publics
Dès lors qu’on considère l'urbanisation comme un processus de changement structurel et de transformation des possibilités de pratique, entraînant une modification profonde des rapports entre les sociétés et leurs espaces de déploiement, d'intégration, d'échange ou de référence[2], un constat s’impose : la division du travail, l'évolution de l'organisation économique, la mobilité –pour être plus exact, les mobilités cumulatives : de l'argent, des biens, des personnes et des messages-, l'instauration de l'individu, le développement technologique ont eu, sur les modes de vie et d’occupation de l’espace au Maghreb, des effets rapides, « télescopés » dans le temps, parfois radicaux. L'inversion du rapport population rurale/population urbaine est sans conteste le fait le plus indiscutable; on est en effet passé en un siècle d'une pourcentage oscillant, pour les trois pays, entre 5 et 10% de population urbaine à près de 60%. La décomposition des rapports traditionnels entre les communautés et leurs espaces n’a évidemment pas affecté le seul monde rural. Le monde urbain est lui aussi confronté à une déterritorialisation des relations et échanges sociaux et à une transformation des rapports entre espaces privés et non-privés[3]. Le brassage des origines et des communautés n'est certes pas absolu dans les villes maghrébines et des lignes de clivage social, anciennes –marquées par l’origine, la généalogie…- et nouvelles –plus liées au statut socio-économique individuel- , se croisent et s’interpénètrent. Mais par rapport aux modes de composition sociale des espaces de vie quotidienne, le brassage des origines constitue un des changements majeurs à prendre en compte pour saisir les sociabilités urbaines actuelles et les interactions nouées dans des espaces peuplés en grande partie par des étrangers,[4] en tous cas par des gens avec qui les interactions sociales ne sont pas connus, et les échanges sociaux non codifiés. Pour les habitants des villes, ce qui prédomine, dès qu’on passe le seuil du logement, c’est le statut non-privé des espaces utilisés, traversés, appropriés. La disjonction entre lieux de déploiement des réseaux sociaux primaires et des espaces résidentiels est bien la tendance dominante. Une autre tendance, qui pourrait apparaître contradictoire – la recherche de re-cohabitation polynucléaire- affecte surtout le niveau des constructions individualisées, et a moins d’effet sur les espaces limitrophes ou le quartier[5]. Diverses réponses apparaissent alors pour gérer, socialement parlant, ces espaces qui échappent aux régimes d’échange et aux modes de régulation traditionnels. Elles varient suivant les lieux et les populations concernées. Mais elles ont en commun ce caractère de construction progressive, indice des efforts d’adaptation et d’ajustement aux nouvelle donnes de l’urbanisation et aux nouvelles définitions socio-spatiales comme administratives des espaces.
Mais l’évolution la plus remarquable reste sans doute l'émergence des espaces les plus publics et l’attraction croissante qu’ils exercent sur les citadins qui tantôt s’emparent des usages prévus par les concepteurs tantôt découvrent et inventent mille et une appropriations ou qualifications nouvelles. Ce sont les espaces de la centralité urbaine qui témoignent le plus radicalement de ces transformations. Souvent « mis en scène » par les pouvoirs, politiques et/ou urbanistiques, ils n’ont pas nécessairement vocation, en termes de conception, à susciter des phénomènes sociaux qui déborderaient du simple « usage », comme par exemple des animations spontanées, des échanges et flux informels de toutes sortes, des côtoiements sociaux particuliers. Ils n’ont surtout pas pour objet d’abriter des usages peu « conformes » aux représentations dominantes de ce que serait la « bonne urbanité ». Ils n’ont pas plus vocation, enfin, à abriter des usages quasi-privés, marginaux voire anomiques. Or, ces espaces sont tout, sauf vides, ou seulement appropriés selon la stricte « orthodoxie » qui les a générés. Mieux saisir le sens de cette émergence et de l'attraction, relativement nouvelles, d'espaces publics centraux et diversifiés, s’avère donc indispensable. Si les travaux qui y sont consacrés restent trop rares et trop partiels, ils débouchent sur quelques pistes communes intéressantes dès lors qu’ils croisent observation des pratiques d'appropriation et de qualification par leurs usagers, d’une part et représentations et attentes suscitées chez ces derniers et chez leurs concepteurs ou initiateurs d’autre part[6].
Sur les caractéristiques, qualités attendues et fréquentations, par les habitants, des espaces publics de la ville, on relève en effet des représentations et des pratiques assez convergentes, toutes populations et surtout toutes localisations confondues. Ainsi, par exemple, de l’importance assez largement reconnue et vécue de la qualité de centralité urbaine reconnue par les habitants à certains espaces publics. Cette importance transparaît à la fois dans le discours (et ce qu’il révèle sur ce qui institue la centralité aux yeux des habitants), dans l'énoncé des caractéristiques de l'espace (et de ce qu'il doit contenir comme activités, remplir comme fonction et revêtir comme symbole), et enfin dans les usages et modalités d'usage de ces espaces. L’observation directe fait apparaître le caractère relativement “ ouvert ” de ces espaces : une –certaine- diversité, un mixage, un côtoiement des différentes catégories socio-économiques, certes, mais aussi sexuelles, et dans une moindre mesure, générationnelles.
Presque toutes les villes du Maghreb ont leur avenue ou boulevard de « paseo », qui, de masculin, est devenu, avec des nuances selon les villes, plutôt mixte. Si les personnes âgées y sont peu représentées, l’éventail de catégories sociales qui en use, régulièrement ou occasionnellement, est assez large, à l’exclusion toutefois des extrêmes, pauvres ou aisés. On y vient pour voir et s’y faire voir, retrouver des amis, rencontrer des connaissances ou en créer de nouvelles au hasard, attirer l’attention du sexe opposé, faire les vitrines, s’asseoir à une terrasse et prendre un café ou un thé sans quitter des yeux le mouvement déambulatoire des autres, commenter les évènements du jour, les actualités sportives ou les problèmes politiques nationaux ou internationaux.
Mais à côté de ce « paseo » paisible, on notera l’importance des nouveaux signes forts d’appropriation, dont les manifestations, marches et revendications diverses, notamment en Algérie et au Maroc. Cette appropriation de la rue fait symboliquement passer –quelle qu’en soit par ailleurs l’issue- d’une situation où l’Etat apparaît seul détenteur d'un pouvoir discrétionnaire et exclusif sur l’espace urbain (Rachik, 2002) à des situations où diverses catégories de population urbaine revendiquent, autant que faire se peut dans un régime autoritaire, le droit d’exprimer leur part de vérité et de compréhension de l’intérêt général.
Toutefois ces usages, dont je ne viens de donner que deux exemples extrêmes, gagnent bien d’autres espaces, moins traditionnellement « centraux ». Certes, des nuances sont à établir entre les différents types d'espace public que ce constat global réunit : les grandes avenues centrales, les artères de type médina, les parcs centraux ou promenades aménagées (Anglade, 2002), les nouveaux espaces commerciaux (Chabbi, 1997), les lieux de mémoire (Driss, 2003) ….. suscitent des attentes, ont des marges d'accès, des codes d'usage et supportent des degrés de mixage, d’hétérogénéité voire d’anomie variables. Mais ces espaces ont en commun d’offrir des caractéristiques à la fois convergentes entre elles et opposées, de manière assez constante, à celles propres à des espaces formellement similaires mais plus proches, plus insérés –bref, « appartenant » trop ou en tous cas perçus comme tels- à la sphère proche de l'espace résidentiel, même si, comme je le soulignais plus haut, le caractère non-privé de ce dernier est désormais quasi-général et clairement établi.
Si nombre de similitudes apparaissent avec les sociétés plus anciennement urbanisées, les spécificités ne manquent pas et mériteraient un éclairage particulier. Ainsi, le sens même du terme "public ” accolé aux espaces centraux et à certains espaces non-privés de la ville maghrébine doit être abordé, pour être compris, en tenant compte du caractère récent et particulier de leur émergence. Par rapport à ce que représente l’idéal de l’espace public dans la tradition occidentale[7], la ville islamique traditionnelle est souvent analysée comme un objet sans espace public, au sens occidental du terme, parce qu'elle apparaît en fait comme une somme de segments privés (E.Wirth, 1997). Quoique cette vision généralisante soit éminemment discutable, on peut considérer qu'elle rend partiellement compte d’un modèle dominant dans le Maghreb du XIXème siècle. Il paraît toutefois évident, en s’appliquant à une observation sur le long terme, que le changement le plus radical qu’aient connu les villes maghrébines ces quarante dernières années réside bien dans cette émergence des espaces publics et dans les représentations et usages qu’ils génèrent. Si le point de départ de cette émergence est, de prime abord, à situer dans une double extériorité/imposition (urbanisme, d'une part, mise en scène des institutions et des pouvoirs, de l'autre)[8], les usages et appropriations multiples que je viens d’évoquer suggèrent qu’il serait toutefois erroné d'en déduire une inadaptation, ou un réel décalage sociologique ou politique entre ces formes imposées et la société urbaine.
De même, la multiplication des espaces de centralité, ou perte d'unicité du centre, considérée comme un des signes majeurs de l’éclatement, voire de la fragmentation, de l'espace urbain en urbanisation avancée, offre elle aussi certaines spécificités qui méritent d'être relevées. Si ce processus a connu une accélération majeure au cours des deux dernières décennies, il n’est pas nécessairement un phénomène nouveau dans les villes maghrébines : nombre d’entre elles ont connu au moins deux centres dès les premières transformations urbaines majeures : le centre de la ville nouvelle et celui de la médina ou kasbah. Même s’ils sont installés dans le prolongement l’un de l’autre, comme c’est le cas à Tunis ou à Rabat-Salé, ils occupent, dans les représentations comme dans les fonctions qu’on leur assigne, des places différentes; ils ont aussi généré, de très longue date, des usages distincts, soit pour de mêmes publics qui usent des deux selon l’activité, le bien, le service ou le loisir recherchés, soit pour des publics différents, mais qui en usent alors de manière plus exclusive. L’apparition de grands équipements commerciaux et de loisir “modernes”, en périphérie ou en tous cas à distance du centre habituel, est par contre un phénomène relativement récent. A ce jour, les quelques travaux qui s’y sont intéressés s’accordent à y noter des types et modalités de fréquentations assez larges et variées, à l’exclusion toutefois des populations âgées. “Fréquentation” est entendue ici au sens le plus large du terme car l’usage que font les couches populaires des grandes surfaces commerciales n’est pas sans parenté avec l’usage fait du souk intra-médinal: on n’y va pas nécessairement pour faire des achats précis, mais pour se promener, voir et éventuellement, selon opportunités, acquérir l’un ou l’autre objet[9]. Toutefois, l'attractivité de grands centres commerciaux (hyper-centre tunisois, ou Ryad à Alger) ne peut évidemment se comprendre par cette seule fonction de promenade ou d’opportunités de rencontre et nombreux sont les jeunes qui y viennent pour consommer, même s’il s’agit de faibles dépenses par personne (Chabbi, 1997)[10].
D’autres “centralités périphériques” apparaissent également, qui ne doivent rien à l’implantation de surfaces commerciales “ modernes ”, qu'on pourrait juger directement –et exclusivement- inspirées du modèle occidental. Des spécificités apparaissent aussi dans ces concentrations d’activités –artisanat utilitaire, services, commerce- effervescentes connues dans certains quartiers périphériques le plus souvent "spontanés" (bidonvilles, quartiers clandestins). Une analyse un peu superficielle de ces concentrations pourrait faire penser à une sorte de réponse d’auto-satisfaction des besoins locaux et conduire, dès lors, à des déductions hasardeuses sur l'effet de fragmentation sur ces “ marges ” de ville. C’est là que l’informalité comme tactique, et non comme seule alternative possible, se révèle être une dimension incontournable à la compréhension des sociétés maghrébines contemporaines. Car si un usage local est incontestablement fait de cet appareil économique dense et varié, on notera d’une part que les tenanciers ne sont pas nécessairement des résidents sur place mais qu’ils mobilisent, eux aussi à leur manière, la “ valeur ” inférieure - et en l ’occurrence, hautement compétitive- du fragment urbain[11]. On voit bien, d’autre part, que cette densité correspond aussi à l’émergence d’une attraction particulière qui loin d'être strictement locale, se définit par rapport à une zone urbaine beaucoup plus large, voire même, dans certains cas, à toute l’agglomération. Cette attractivité périphérique introduit donc à la fois un type d'espace public différent de ceux amenés par l'aménagement urbain institutionnel et une dynamique propre des rapports public/privé au sein de quartiers informels, considérés souvent en bloc et à tort comme marginaux, non-urbains, voire "ghettoïsés"…
Enfin, dernières considérations sur les spécificités de cette impressionnante émergence des espaces publics : on aurait pu s’attendre à ce que la tendance s'infléchisse, voire s'inverse, à la faveur d’une montée en puissance de mouvements fondamentalistes et islamistes dont l’aversion pour l’espace public comme espace de liberté est connue. Cette inversion aurait pu, par exemple, apparaître dans des pratiques plus conformes au discours religieux, aux impératifs des contrôles moral et social, à la nécessaire séparation des sexes… toutes tendances ayant en commun d'affaiblir l'usage et l'attraction des espaces publics et de revigorer les espaces collectifs privés ou communautaires. En effet, les valeurs revendiquées par ces mouvements et les conceptions véhiculées au sein de ces derniers en matière d‘espaces publics, auraient dû, en toute logique, se concrétiser par des changements matériels et symboliques forts, et avoir pour effet de modifier les usages et représentations de la ville. L’épisode municipal islamiste en Algérie s’est effectivement traduit par quelques tentatives de modification (“quadrillage” par les mosquées et tentative de restructuration de solidarités de quartiers plus ou moins définis par ces mosquées ; tentative de qualification et de restriction sexuelles des espaces et des moyens de transport ; attaques frontales de certains lieux “ symboles ” de liberté, de loisir présentés comme lieux de “ débauche ” …). Nombre de ces tentatives se sont toutefois heurtées à une résistance, passive ou active, de la population. Le réinvestissement massif de la rue et des espaces de centralité dès que les attentats intra-urbains avaient régressé témoigne également de l’attachement des algérois à l’usage de ces espaces publics. Mais attachement à l’espace public et résistance sociale sont-elles les seules raisons qui aient limité ces tentatives et réduit l'extension des domaines d’application du nouveau champ idéologique ? On peut se poser la question car, par ailleurs, on constate que ce moment particulier de l'histoire récente ne semble pas avoir affecté de manière radicale les manières de faire la ville, de gérer le sol et les équipements, et même de concevoir les formes et dispositifs de centralité. Hormis des usages plus sexués de l’espace public–la tenue vestimentaire des femmes constituant toutefois un substitut massif plus fréquent qu'un vrai retour au clivage public-homme/privé-femme-, peu de transformations des pratiques et représentations de la ville et de l’urbanité se sont réellement produites dans la société algérienne, l'isolant ou la spécifiant à cet égard par rapport à ses voisines. Enfin, l’usage des espaces publics dans la perspective de se faire entendre, voir et reconnaître sur des questions où leurs visions affrontent celles du pouvoir ou d’autres tendances civiles s’est également accru.
2. Enjeux politiques de l’aménagement des espaces publics: le droit à la ville
Un autre constat commun permet de relier, de manière forte, les trois sociétés : le caractère hautement attractif de l’urbain et des enjeux dont sont porteurs à cet égard tous les espaces qui composent cette alchimie urbaine. Le « droit à la ville » n’ est pas une expression vaine ou usurpée dans le contexte maghrébin. Soutenu par une longue histoire de supériorité reconnue des médinas, symboles de la civilisation, porteuses d’une citadinité presque mythique (Lussault et Signoles, 1996), lieux du pouvoir et de l’activité économique et notamment du commerce, mais alimentée aussi par les écarts[12], parfois criants, entre mondes urbain et rural, le désir de ville et d’urbanité est profondément ancré dans les mentalités (N.Harrami, 1999). Les idéologies de retour à la nature ou d’exaltation de cette dernière sont très minoritaires, comme le sont les mobilités de réinstallation. La force intégratrice de ce désir de ville, au-delà de son poids historique, est toujours extrêmement vive car s’y ajoute, depuis les Indépendances, l’attraction de la modernité. Ainsi, venir en ville, ce n’est pas seulement quitter un monde rural qui aurait cessé de vous nourrir : c’est avant tout négocier son rapport avec la modernité, symbolisée par un accès élargi aux équipements, aux commerces et aux services et conforts urbains ainsi qu'aux espaces de circulation, de promenade, de représentation ou de loisir qu'offre la ville. Et consolider son ancrage urbain, par un accès sécurisé au sol, au logement, à l'environnement urbanisé, c’est s’assurer de pouvoir continuer à bénéficier de ces derniers dans un contexte où l'intégration par une activité stable, par un statut économique fort, ne concerne qu'une part très faible des urbains. L'investissement, matériel et/ou symbolique réalisé par les habitants sur leur environnement immédiat prend ainsi un sens particulier qui mérite d'être approfondi.
Cette attraction et ces investissements transcendent assez largement les particularismes régionaux, dès la première génération d’immigrants, et de manière radicale, dès la deuxième. La légitimité de ce désir de ville et le caractère intolérable de ce qui pourrait faire obstacle à ce qui est désormais perçu comme un droit agissent également en profondeur et contribuent à expliquer certains comportements individuels comme collectifs, tant en matière d'accès au logement, à la propriété (ou quasi-propriété) qu'en termes d'accès aux équipements ou services urbains et à l'activité. A côté, donc, de l’accès aux grands espaces publics centraux, dont le point précédent a esquissé quelques traits, c’est ici sur les espaces non-privés des quartiers que se jouent en grande partie la quête de reconnaissance et ses implications politiques comme symboliques. Le droit à la ville passe ainsi par l’accès à l’aménagement, aux biens et aux services urbains dans un contexte où l’Etat s’est toujours présenté comme le seul et grand dispensateur[13].
Une des questions centrales que soulève un sentiment de légitimité aussi ancré est celle de ce qui peut le fonder dans ce contexte où le droit d'intervenir sur l'espace "public" et d'en disposer reste officiellement présenté par les autorités et ressenti par les habitants comme une prérogative des institutions. R. Ben Amor (1995) cite une analyse de P. Vieille, datant de la fin des années 80, et qui éclaire de manière toujours valable la situation actuelle : le contrat social qui s’est établi dans les pays d’Afrique du Nord repose sur “l’échange de la loyauté des masses contre la solvabilité de leur demande”. Cet auteur pronostiquait à l’époque que c’était un contrat sur lequel il ne serait pas facile de revenir, prenant pour preuve ce qu’on a appelé “les émeutes de la faim”. Dans le champ urbain, la légitimité de l’État et le contrôle socio-politique qu’il entend exercer ont également un prix . Les justifications données par les habitants pour légitimer leur droit à la ville peuvent certainement faire l'objet de diverses lectures, mais un des thèmes les plus récurrents renvoie à la revendication d'une forme d'équité, de justice dans l'accès, de "rattrapage" par rapport aux conditions des autres : par exemple, en termes de logement, un accès, comme les autres, au "butin de guerre" en Algérie (Safar-Zitoun, 1997) ou aux opérations de distribution de lots par l’Etat aux couches moyennes proches du pouvoir au Maroc et en Tunisie(Miossec, 1999)[14].
Pour comprendre comment cette revendication trouve à s'exprimer, il faut analyser plus en détail les politiques urbaines, passées ou présentes menées dans les trois pays. Au passé, elles se sont distinguées par l'affichage d'un volontarisme et un constructivisme politique[15] forts chez les acteurs publics : les interventions sur l’urbain se concevaient dans une problématique générale de développement et de progrès, consensuelle et indiscutable. La lutte contre l’habitat insalubre, signe d’arriération et d’indignité, et objet d’une attention et d’une pression considérables d’une part, les grands projets d’aménagement, d’infrastructure et de création de grands espaces de représentation institutionnelle d'autre part, participaient tous deux du projet de moderniser la ville, de l'unifier, de créer un ordre urbain. Les intentions de mise à la norme et de conformation portées par ce projet révélaient en effet la quête d’instauration d’un ordre social à travers l’imposition d’un ordre spatial (Brown, Jolé et alii, 1988)[16]. Mais en même temps, en raison des décalages entre modèles et réalités, comme de l’incapacité avérée de cette urbanisation volontariste à « maîtriser » l’urbanisation réelle, ces mêmes acteurs publics étaient amenés, pour des impératifs de régulation sociale, à tolérer, puis à gérer et « régulariser » ce qu’il est convenu d’appeler l’urbanisation informelle (non sans avoir, de manière récurrente, tenté de l’empêcher, de la contenir ou de la détruire).
La décentralisation et/ou l’émergence de pouvoirs municipaux, quelles que soient les limites des marges de manœuvre des pouvoirs locaux, renforcent très largement les capacités de négociation et les revendications d’aménagement comme de régularisation foncière. Elles font sans doute aussi apparaître de manière encore plus criante les décalages entre modèle affiché et réalité nourrissant tant les représentations de la légitimité des revendications que l’expression ouverte des sentiments d’injustice et des frustrations (Signoles et alii, 1999 ; Safar-Zitoun, 1997 ; Abouhani (1988 ; 1995) ; El Maoula el Iraki (2002). Par ailleurs, le contexte d’internationalisation est également susceptible de produire des effets convergents sur la légitimité de telles aspirations. Cette dernière véhicule en effet une double injonction : la mise à niveau des grandes villes pour entrer dans la course de la globalisation d’une part et les mots d’ordre de développement durable, de lutte contre la pauvreté et de gouvernance largement diffusés par les institutions internationales, d’autre part. Or, la mise à niveau –grands équipements, infrastructure, réaménagement des centres urbains, espaces publics "vitrines", résorption des "taches" d'habitat insalubre…- n'est pas des plus compatibles avec les discours centrés sur la "durabilité", la "bonne gouvernance" ou la lutte contre la pauvreté… Le modernisme et le volontarisme, cartes jouées dans les trois pays de manière forte et affichée, érigés même au rang de politique de recouvrement de la dignité nationale après les Indépendances, et dans l’optique mise à niveau aujourd’hui, représentent ainsi la face publique et officielle qui indique la hauteur de la barre. Même si on peut soupçonner cet affichage d'être souvent du pur discours (Sidi Boumedine, 1999), ces cartes prennent au piège, d’une certaine manière, les pouvoirs publics eux-mêmes. Ils fournissent en effet une double légitimation à ceux qui n’ont pas accès aux bienfaits de la modernité : la promesse faite, d’une part, et d’autre part, le manque d'équité par rapport à ceux pour qui elle s'est vraiment réalisée, de par leur proximité aux structures de pouvoir.
Cette légitimation ne gagne pas nécessairement d’abord les couches défavorisées. En Tunisie et au Maroc, des chercheurs ont montré de longue date que c’est principalement avec l’émergence d’une frange de la couche moyenne que se généralise le phénomène de lotissement clandestin[17]La pression politique que cette couche exerce sur le pouvoir est forte et ce dernier est forcé d’en tenir compte, si pas officiellement, au moins officieusement, en tolérant l’appropriation foncière illégale[18]. Avec un certain décalage dans le temps, le même phénomène est relevé en Algérie. Mais négociations et tolérance ne s’arrêtent pas à la seule occupation du sol. Cette première étape étant plus ou moins consolidée, la suivante s’engage immédiatement, à savoir la revendication à des équipements, aménagements et services qui amèneront le fragment à un état “urbanisé”. Cette nouvelle étape de négociation de l’urbanité par le bas montre clairement la nature politique des enjeux noués sur l'espace public. Les techniques de pression des habitants sont connues (I.Berry et A.Deboulet, 2000): revendications directes auprès des autorités directement compétentes ; revendications aux autorités supérieures de l’État, mobilisées comme arbitre ou juge suprême de l’injustice dont les populations sont victimes ; lobby de divers types, notamment en mobilisant des médiations variables, dont des pouvoirs intermédiaires… ; organisation collective et/ou action directe - individuelle ou collective - sur le terrain en apprivoisant l’un ou l’autre échelon du pouvoir, à titre institutionnel ou personnel, en s’appuyant sur un contre-pouvoir (comme c’est le cas dans les fiefs islamistes), en s’alliant avec des pouvoirs locaux contre le pouvoir central, ou encore avec des notables “traditionnels” ou de nouveaux notables apparus avec des commerces parallèles, transnationaux plus ou moins illicites (toutes ces alliances se faisant contre l’institution “moderne”), ou enfin en constituant des associations formelles et en agissant frontalement. La diversité des profils de “leader”, d’initiateur de mouvements ou de membres actifs est donc remarquable, mais il est rare que des petits et moyens fonctionnaires ou des membres de parti n’y jouent pas un rôle, tirant parti d'un lien effectif avec l’appareil d’État et contribuant par la même occasion à maintenir ce lien (Bendjelid, 1998 ; El Maoula Iraki, 2003). Dans les années 90, toutefois, les revendications se sont généralisées : les couches moyennes ne sont plus les seules à revendiquer et négocier. Nombre de populations bidonvilloises leur emboîtent le pas dans leurs revendications d’aménagement et d’équipement public comme dans leurs négociations pour se maintenir dans un contexte urbain et échapper à la relégation en espace péri-urbain. Certes, ces revendications des plus pauvres sont loin d’être toujours couronnées de succès, mais le fait qu’elles puissent entrer en ligne de compte et qu’elles s’imposent désormais, d’une manière ou d‘une autre, aux politiques urbaines est, en soi, révélateur
L’urbanisation, le changement des interactions entre social et spatial qu’elle induit, la visibilité que la vie en ville donne des conditions de vie des autres, et enfin, la circulation des informations dans les masses, qui a sauté toutes les “échelles”, du local au mondial, en 20 ou 30 ans[19], concourent ainsi à cette légitimation qui rend l’urbanité et le droit à la ville éminemment négociables aux yeux des citadins. L'expression des revendications sur l’espace non-privé, leur satisfaction ou les frustrations qui résultent de leur non-satisfaction ponctuent ainsi le processus d’urbanisation de jalons qui, à bien des égards, croise de manière spécifique un processus de construction d’une nouvelle conception de l’intérêt général et d’une forme de démocratisation.
3. Espaces publics et changements privés
Comprendre l'émergence sociale des espaces publics, concomitante avec une urbanisation rapide et soutenue, conduit enfin à regarder de plus près les liens et imbrications entre transformation des espaces privés et non-privés. L'apparition et l'importance croissante, dans la vie des habitants, de l’usage et de l’appropriation sociale, souvent individualisés (en ce sens qu'ils ne sont pas le fait du groupe domestique) de divers types d’espaces publics, inconnus auparavant, ne peut en effet se comprendre qu'en les resituant par rapport aux transformations dans la sphère et dans les espaces privés. Lier les deux permet d'ailleurs d’éviter le piège d’une réduction de la question des espaces publics à une question formelle [20] : les espaces publics, même visiblement « importés » ou imposés, sont retravaillés et requalifiés par ceux qui en usent, si ce n’est au niveau de leur conception et du rôle que prétendent leur faire jouer ceux qui les ont introduits, au moins au niveau de leur appropriation quotidienne ou extra-quotidienne, matérielle comme symbolique. Mais lier ces deux dimensions évite aussi de considérer ces espaces pour la seule place –d'ailleurs controversée- qu'ils occuperaient dans les processus d'émancipation politique, d'accès à la démocratie ou à la citoyenneté, ou encore de construction d'un très hypothétique lien social, reflétant en cela les préoccupations que suscitent l’avenir des espaces publics dans les sociétés occidentales (Ghorra-Gobin, 2001 ; Levy, 1996, 1997).
Les analyses de l’espace public s’enrichissent donc quand elles se penchent, par exemple, sur des transformations concomitantes au sein de la sphère privée. Ces dernières sont marquées de tendances parfois contradictoires, dont au moins deux dominantes : l’affaiblissement relatif de l’importance du groupe domestique et de sa puissance de contrôle dans la vie sociale des individus qui le composent d'une part, et la volonté de réinventer de nouvelles protections de ce groupe, souvent réduit à une famille nucléaire, contre l'extérieur, le non-privé. Ces analyses s’éclairent également quand elles prennent également en considération les modifications des rapports entre intérieur et extérieur du logement, lesquelles se manifestent par un double mouvement d'ouverture relative[21] du privé au public et de glissement d'activités privées et personnelles vers l'espace public. Enfin, ces analyses ne peuvent faire l’économie d’un effort de prise en compte de la transformation interne de l’espace domestique où les tendances à l’individuation s’expriment, tant pour le sexe que pour l’âge, dans des modes d'organisation socio-spatiale inédits. Toutefois, ce n’est pas en termes de similitude mais de complément, de conflit, ou de régulation mutuelle qu’il faut regarder la manière dont les espaces privés et non-privés sont partie prenante dans le changement social. Pour ne retenir que la tendance à l’individuation, on note que les transformations restent parfois plus contenues, plus discrètes dans l’espace privé alors que l’espace public offre des opportunités d’expression plus poussées de cette individuation. Ceci n'est pas le moindre des paradoxes dans la mesure où, au contraire, les marques d'appropriation matérielle culminent dans l'espace privé et s'estompent à mesure qu'on s'en éloigne. Dans cette perspective, les analyses portant sur les rapports entre les femmes et les espaces publics maghrébins ont ouvert la voie, mais ils ont eu pour effet un peu pervers de monopoliser l’illustration de ce type d’hypothèses et de réduire les rapports privé/public au clivage masculin/féminin. Or, si les transformations qui concernent le genre sont décisives dans la compréhension de l’évolution des rapports entre sphère privée et sphère publique, elles ne doivent pas jouer le rôle de l’arbre qui cache la forêt. On peut ainsi montrer comment l’existence, dans la ville, d’espaces libres d’accès, plus permissifs[22], éloignés de l’enracinement privé (maison, mais aussi voisinage) et où on croise quantité et diversité de gens, constituent des ressources, des supports « actifs » mobilisés, de manière générale, par les individus dans leur quête d’individuation et de représentation sociales, dans leur lutte contre les formes jugées pesantes du contrôle social traditionnel (famille, voisinage) de proximité ou encore dans leurs tentatives d’échapper à une identification sociale négative découlant de leur appartenance à un quartier « marqué »; [23]. On a montré ailleurs la propension, certes variable, des citadins marocains à sortir du "quartier", les différents espaces de vie urbaine des populations et l'importance que revêtent dans leur vie les centres-ville ainsi que les grands espaces et équipements à vocation urbaine. (F.Navez-Bouchanine, 1991; M. Balbo et F. Navez-Bouchanine, 1995). On peut aller plus loin et montrer que les parties les plus publiques de la ville sont utilisées comme possibilité de déployer certaines pratiques individuelles ou collectives : celles qui échappent à une identification négativement marquée du lieu de résidence ou celles qui mettent à profit les différences dans les statuts et les codes d'utilisation qui règlent espaces privés, espaces limitrophes, quartiers résidentiels, espaces publics centraux…. Dans ce dernier cas, ce n'est donc pas « l'air de la ville » qui rendrait libre, mais bien celui des espaces publics suffisamment dégagés des proximités résidentielles et échappant du même coup à la sphère privée. L'exemple de l'utilisation de l'espace urbain par les jeunes est probablement le plus illustratif. Il ne peut être compris qu'en rappelant les obstacles que peuvent rencontrer les changements sociaux à l'intérieur de l'espace résidentiel. Le modèle traditionnel de relations entre enfants et parents est basé tout à la fois sur le respect et sur la crainte. Malgré les changements importants survenus dans l'organisation familiale, l'espace privé tend à rester aujourd'hui un espace de consensus relatif en ce sens que les enfants ont plutôt tendance à se conformer en façade aux comportements attendus et n'introduisent que des modifications acceptables par les adultes[24]. Une même conformité, au moins apparente, est attendue face au voisinage et davantage exigée à mesure que la visibilité et le contrôle social augmentent. L'espace public, par opposition, représente le lieu où des comportements différents peuvent se développer, un lieu qui favorise l'expression individuelle. Plus cet espace est loin du fragment, plus il est perçu comme permissif. Il peut s'agir tout simplement de comportements qui, bien que connus des familles,[25] ne pourraient "décemment" pas se dérouler dans l'environnement immédiat : fumer, chahuter et plaisanter, draguer, faire de la musique ou danser; dans un registre plus généralement reconnu comme anomique, il s'agit de pratiquer des jeux de hasard, de consommer des boissons alcoolisées ou de la drogue, ou encore de voler ou de se prostituer... Toutefois, cette "opposition" apparente entre deux types d'espaces régis par des codes de comportements différents en est-elle vraiment une, ramenée au niveau de l'acteur? La très belle expression utilisée par un citadin d'ailleurs, interrogé par K.Werner (1991), "la ville cicatrise", donne à penser et suggère l’idée d’une complémentarité. L'opposition peut alors être vue comme un accommodement qui n'implique pas de réelle rupture mais une possibilité de changement de registre et d'accomplissement de différentes potentialités. Ainsi, l'espace public, et en particulier celui des fragments les plus urbanisés et les plus centraux apparaîtrait comme une ressource, comme un recours face aux rythmes différents dans le changement social qui affecte la société. Il offrirait une possibilité de contournement de certaines normes tout en préservant la permanence de l'espace privé et de son environnement comme lieu où domine le qu'en dira-t-on, où les changements et négociations sont certes à l'ordre du jour, mais sur un rythme plus lent, et où les critères d'évaluation des différents individus restent largement imprégnés par le corpus traditionnel; mais espace privé qui garde, en même temps, ses qualités précieuses de fondement de l'affectif, de l'échange et des solidarités sociales. Ceci se vérifie plus particulièrement pour les jeunes filles à qui peu de place publique est faite dans les espaces environnant le logement et qui ne peuvent accéder confortablement à l'urbanité offerte par les espaces publics et les équipements collectifs qu'en dehors de leurs quartiers de résidence. Outre le fait qu'elles seraient harcelées et agressées si elles se risquaient dans les cafés et cinémas essentiellement masculins des quartiers, elles passeraient ensuite aux yeux des habitants pour des filles de moeurs légères. Ce dernier élément n'épuise toutefois pas la complexité des rapports entre ces espaces. Car par ailleurs, l'appartenance sociale et l'identification, par le logement, à des quartiers comme les bidonvilles, les quartiers illégaux ou même certains quartiers populaires légaux semblent poser quelques problèmes à leurs habitants. Ces problèmes renvoient tant aux représentations de l'urbanité, déjà évoquées plus haut, qu’à la difficile acceptation des nouveaux codes de différenciation sociale, basés sur le niveau économique, l’apparence et la réussite individuelle. Exprimés parfois avec violence, ils ne laissent aucun doute sur la nature et sur l'intensité du rejet qu'inspirent aux habitants les affres visibles de leur quotidienneté. Si les tendances sont complexes, les faits sous-tendant le rejet sont extrêmement simples et renvoient aux qualités peu urbaines et au marquage social négatif du quartier de résidence. L'ampleur des revendications et le sentiment de rejet varient bien sûr en fonction du quartier, le bidonville suscitant des réactions plus extrêmes et plus violentes, mais également en fonction des individus. Les jeunes scolarisés, les petits fonctionnaires ou militaires, les membres des ménages les moins défavorisés sur le plan économique sont beaucoup plus sensibles que les autres aux défaillances de l'habitat comme de l'environnement. Nombre d'exemples ont été relevés de manière convergente par des travaux sensibles à l'approche anthropologique (Arrif, 1991; Bchir, 1995).Par exemple, l'impossibilité de créer des relations avec d'autres jeunes est notamment très explicitée par les jeunes bidonvillois: leur lieu d'habitat ne doit pas être dévoilé aux autres et il est dès lors difficile d'établir des échanges durables avec les autres. On ne pourra accepter aucun engagement qui impliquerait des relations dans l'espace privé mais on se verra dans les espaces publics centraux, on se donnera rendez-vous dans les cafés de quartiers modernes plutôt éloignés du bidonville. Les exceptions elles-mêmes confirment la honte sociale qu'engendre la situation: par exemple, cette jeune fille scolarisée d'un bidonville de Salé(Maroc) qui dit avoir révélé son lieu de résidence à une amie à qui elle peut ne rien cacher, mais qui ajoute qu'elles ne se rencontrent toutefois jamais au bidonville. Certains vont plus loin et ne communiquent jamais leur adresse, ni dans leur établissement scolaire, ni dans aucun équipement public, ni même à leurs éventuels correspondants. La peur d'être étiqueté domine et quand il s'avère indispensable de donner des références, on indiquera celles d'un parent mieux loti voire même d'un commerçant ou tenancier de service.
Mais ce que les jeunes donnent à voir de manière forte leur est-il spécifique ? Le refus d'être "identifiés" au quartier est certes moins exprimé par les adultes, mais il n'en paraît pas moins vivace, surtout chez les moins démunis. Tel militaire, tel petit fonctionnaire ou instituteur habitant d’un quartier mal considéré ira systématiquement prendre son café sur l'avenue principale du centre moderne parce qu'il s'y sent alors "un monsieur". Ce regard tourné vers les adultes permet alors de découvrir -avec plus de difficultés car peu de travaux s’y sont consacrés et pour cause : les enquêtes sont longues à déboucher sur des observations aussi fines comme sur de telles confidences- que certains comportements propres à des hommes adultes [26] ne peuvent trouver place que dans l'espace public. Il s'agit de comportements qui restent socialement et moralement inacceptables au point de ne pouvoir être développés dans les espaces privés de la famille, comme les jeux de hasard, la « drague », la consommation de drogue ou d’alcool… Si cette dernière n’est, par exemple, officiellement tolérée que dans quelques « bars », elle a tendance à fleurir et s’épanouir dans des espaces non-privés, certes à faible légitimité ou moindre visibilité, mais à caractère clairement public, comme c’est le cas des parties moins visibles des parcs urbains (Anglade, 2002), ou encore des cimetières. Investi d’un rôle d’usage et d’appropriation quasi-privée, l’espace public est ainsi « retourné » et peut dès lors abriter une gamme extrêmement large de comportements : de ceux qui sont non-conformes à la seule éthique domestique à ceux qui sont rejetés comme anomiques par la société toute entière.
Ces trois types de lecture des espaces publics des villes maghrébines suggèrent bien, il me semble, l'intérêt d'approches nuancées et croisées sur l’espace urbain comme un tout, mais aussi la nécessité d'un travail d'observation approfondi et prudent en termes épistémologiques sur l'évolution des pratiques et des représentations de la ville et de l'urbanité dans les villes maghrébines. Elles restent toutefois encore loin d’épuiser la question et ne permettent qu’une approche embryonnaire du statut de l’espace public dans le changement socio-spatial. A cet égard, si les dix dernières années ont permis de voir se concrétiser un intérêt dans des travaux de réflexion comme d'observation monographique sur ces questions, le matériau reste encore insuffisant pour esquisser une lecture plus théorique. Par ailleurs, aborder la question de l’espace public hors des cultures occidentales nécessite un effort accru pour dépasser les préoccupations actuelles propres à ces cultures et notamment les problèmes socio-politiques généralement présentés comme liés à l'évolution des villes dans les pays avancés. La crainte de la disparition des espaces publics, de leur « privatisation », relative ou totale, de leur perte de significations socio-politiques … y génère en effet une peur beaucoup plus profonde de dissolution politique et d'éclatement social, qui sont associés aux effets de l’urbanisation avancée sur la fragmentation socio-spatiale de la ville. Face à un processus temporel distinct, face à une autre culture et à une autre histoire de la société et de ses espaces, retourner à des questions très élémentaires paraît un détour indispensable : observer, analyser les espaces privés et non-privés, formuler des questions, si possibles ingénues[27] , sur le lien que ceux-ci entretiennent avec la question de l’évolution de la société me paraît aujourd'hui la seule manière d'éviter un double écueil : plaquer les tendances d'évolution perçues à partir de l’espace public occidental sur une histoire urbaine assez différente que pour requérir un peu de spécificité; dénier toute parenté des évolutions urbaines maghrébines avec les processus spatiaux, sociaux et politiques consubstantiels à l'urbanisation.
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[1] Ce texte s’appuie sur différents travaux de recherche empiriques menés au Maroc par l'auteur ainsi que sur les comparaisons menées sur le Maghreb, depuis 1996 au Laboratoire Urbama (Tours), réseau Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb
[2] En suivant en cela les perspectives d’analyse ouvertes par J.Remy dès la fin des années 60 (auquel on renvoie pour le détail) et qui permettent, entre autres, de regarder l'urbanisation actuelle de l’Occident ou celle des pays tiers non comme des processus différents ou contradictoires, mais bien comme la continuation/radicalisation de processus entamés de longue date et produisant des effets divers, dans le temps comme dans l’espace.
[3] « Privé » est d’abord entendu ici au sens domestique, catégorie qui inclut des familles, polynucléaires mais également nucléaires, mais peut aussi concerner, selon les époques et les villes, des entités plus importantes d’ensemble de familles, ou de lignages, apparentés ou alliés, sur un territoire correspondant à des découpages physiques –par exemple la rue en impasse, ou derb- qui dès lors apparaît clairement d’appropriation privative, mais collective. Ce qui ne veut pas dire que la ville traditionnelle soit dépourvue d’espaces publics, point de vue qui nécessite toutefois une intégration des définitions propres à la culture -et non plaquées du dehors- comme le fait par exemple B.Johansen (1998). La prudence est toutefois de règle : nombre d’espaces considérés aujourd’hui comme publics par les uns sont des espaces qui, il y a moins d’un demi-siècle, étaient des espaces collectifs, clairement compris comme extérieurs à la sphère domestique, mais tout aussi clairement vécus comme non ouverts aux « Autres » .
[4] On court un gros risque à prendre les toponymies à la lettre : même si certains quartiers urbains portent encore aujourd'hui des noms vernaculaires, renvoyant à la tribu ou région dont étaient issus leurs premiers occupants, leur composition interne a généralement été profondément modifiée.
[5] Même les constitutions de quartiers urbains périphériques à partir d'entités villageoises préexistantes connaissent cette évolution, qu'il s'agisse des jnanate de Sfax, du périurbain oranais ou des douars salétins ou fassis : les premières extensions sont certes dues à des décohabitations sur place d'unités domestiques nouvellement constituées; toutefois, l'urbanisation gagnant du terrain, les valeurs du sol se modifient, un marché se créé et des populations diversifiées s'installent, modifiant de manière lente, mais sûre, les modes d'appropriation et d'usage sociaux des espaces communs.
[6] Cf. toutefois N.Driss (1999, 2003), Deluz-Bruyère et Gueroudj-Benzerfa (1994), Navez-Bouchanine (1992), Anglade (2002) Chabbi (1997)
[7] Et avec toutes les réserves qu’on peut formuler à l’égard des travaux de sciences sociales qui élaborent un point de vue normatif sur les espaces non-occidentaux (F.Navez-Bouchanine, 2001).
[8] Offrant en cela moins de distance qu'on pourrait le croire avec les villes occidentales si on suit Heers (1998) et qu'on prend quelque distance avec la seule vision des espaces publics comme lieux historiques d'expression de la démocratie et du lien social.
[9] Il serait aberrant de sous-estimer la longue tradition et l’importance historique des espaces de commerces dans la représentation de ce que sont les villes et leurs espaces publics pour les sociétés maghrébines. On peut certes faire l’hypothèse que les nouvelles consommations, par les signes d’accès à la modernité qu’elles véhiculent, ont modifié ou exacerbé cet intérêt, mais il serait incorrect de leur accorder une importance nouvelle : le cœur “ public ” de la médina a toujours bien été et reste, jusqu’à aujourd’hui, l’artère soukière, le bazar, la kissaria.
[10] A cet égard, des travaux font état des nombreux systèmes de “ débrouille ”, de réalisation de petits boulots, de montage “ d’affaires ” ou de “ coups ”, qui permettent l’accès à la consommation et aux produits exposés dans ces centres ; de recours également au vol, à la contrebande, au trafic de drogue, à la prostitution auxquels passent ceux qui ne peuvent accéder autrement à la consommation. B. Bchir (1995) montre bien comment procède la justification de ces comportements et sur quelles “ valeurs ” elle s’appuie.
[11] Laquelle ne se mesure pas seulement au coût d’achat ou de location mais au fait que dans ces quartiers, l’utilisation de l’espace public comme lieu d’expansion de l’activité permet une utilisation d’un local réduit au minimum de superficie imaginable et met, ainsi et en même temps, les unités en contact direct avec une multitude de services qui facilitent son exercice. On notera que S.Sassen décrit des choses extrêmement convergentes sur les développements informels proches des centres tertiaires avancés des villes globales. Bien sûr, cette “ option ” peut résulter de simples calculs économiques d’entrepreneurs individuels, comme au Maroc (D.C.Agossou, 1994) ou répondre à une logique collective plus structurée, plus réactive ou politisée en Algérie avec les islamistes.
[12] Ecarts certes différents pour les trois pays en termes d’infrastructures, d’équipements, de services, d’accès aux activités ….
[13] Jusqu’aux années 70, l’appropriation et l'aménagement, par les habitants eux-mêmes, de l’espace limitrophe au logement, (espace à propos duquel le droit islamique témoignait, malgré de grandes variations d’interprétation, d'une assez grande tolérance, cf. Brunschwig, 1947) reste fortement contenu par un Etat soucieux d'affirmer ses prérogatives sur cet espace.
[14] En caricaturant un peu : en Algérie, « les autres » se sont bien servis -sous-entendu sur le patrimoine colonial, « butin de guerre »- ; en Tunisie et au Maroc, les autres –beaucoup de fonctionnaires et assimilés- ont été servis par un Etat- lotisseur, mais distributeur injuste.
[15] J'utilise ce terme dans le sens critique qu’on peut lui donner à la suite des travaux de Hayek adressés aux politiques constructivistes des pays socialistes, créditées d’une représentation des institutions et des capacités de transformation sociales, économiques et politiques comme effet possible d’une volonté planificatrice, centralisatrice, bureaucratique alors même que ces institutions résultent de processus et d’interrelations non nécessairement coordonnées entre acteurs. Ces critiques sont loin de ne concerner que les seuls modèles utopiques ou « socialistes »; en France, par exemple, le modèle républicain peut être pris pour cible quand il se décline en termes urbanistiques et en politiques de la ville. On peut d'ailleurs supposer que ce volontarisme urbanistique et politique des gouvernements maghrébins est, en partie, un héritage du modèle français.
[16] L’imparfait employé pourrait d’ailleurs être contesté, car malgré des « compromis » et arrangements apparus au cours de la dernière décennie, ces positions restent très présentes. C'est une bien fragile realpolitik qui s’instaure, puisqu'elle peut à chaque instant rebasculer : les effets des discours du roi du Maroc sur l’habitat insalubre (Août 2001, Juillet 2003) comme des attentats de Mai 2003 à Casablanca sont à cet égard remarquables car ils ont donné lieu à une résurgence de propos assimilant l’anomie sociale à l’informalité spatiale. En Algérie, les autorités qui avaient présidé aux évictions violentes des bidonvilles du centre d’Alger en 1983 (trame du roman Dieu-le-fit de N.Saadi) perçoivent que politiquement, elles ne peuvent pas se permettre de les rééditer, mais restent convaincues néanmoins que c’était une bonne solution (Entretien accordé par le wali d'Alger à l'auteur, Mai 2001).
[17] Qu’il faut bien distinguer de la simple occupation clandestine de terrains urbains ou péri-urbains.
[18] Ce qui ne signifie nullement que le clandestin n’est produit et habité que par des couches moyennes. Mais leur présence et le poids de leurs stratégies y sont déterminants, cf. Ameur et Naciri (1987), Chabbi (1992, 1993, 1996), Taoufiki (1995). De même, cette couche est également représentée dans les bidonvilles où elle transite ou “attend”, en vue d’une intervention.
[19] L’effet de la parabole, aujourd’hui, ne doit pas occulter celui de la diffusion, nationale, par la télévision dès les années 70. Même relativement muselée, cette dernière permettait d'établir des comparaisons entre groupes sociaux et/ou régions, et ses effets sont perceptibles dans les bidonvilles dès cette époque. Les spots publicitaires et éducatifs ont contribué sans doute autant que les émissions, documentaires et films.
[20] Par exemple, celle de l’introduction d’une nouvelle forme d’intervention urbanistique exogène générant des espaces mimétiques par rapport au modèle occidental
[21] Relative dans la mesure où on n'ouvre pas tout ou n'importe quoi au regard extérieur, dans la mesure aussi où l'ouverture du logement ou de la parcelle s'accompagne de mesures de marquage ou de protection dans l'espace limitrophe.
[22] Libres ou à filtrage exclusivement anonyme, comme le paiement d’un droit d’entrée. Cela touche donc, outre les rues, places, avenues, esplanades de mosquées ou de grands équipements publics, des stades ou espaces fonctionnant comme grandes salles publiques, les terrasses de café, des lieux de spectacle en plein-air mais également, depuis quelques années, les centres de téléphonie et les cyber-cafés qui ont connu une très large diffusion y compris dans les artères principales des quartiers populaires. La permissivité est évidemment relative dans ces villes où des contrôles d'identité peuvent par exemple traquer les jeunes couples non mariés. Mais il faut également englober dans les espaces publics des espaces moins légitimes, comme des espaces en friche ou terrains vagues, ruines de bâtiments publics ou abords d’anciens remparts, ou encore des espaces un peu inattendus pour l’observateur occidental, comme les cimetières (P.Philifert, 1998).
[23] Cf. F.Navez-Bouchanine, 1996.
[24] Ce qui n’exclut nullement des comportements de transgression violents dans des familles où les adultes reconnaissent avoir perdu tout contrôle sur de grands adolescents qui, littéralement, font la loi chez eux.
[25] Ils sont en fait considérés comme des comportements faiblement anomiques. Les familles peuvent être ou non au courant, mais ne veulent rien en savoir. Autrement dit, les comportements ne deviendraient anomiques que menés sous les yeux des parents et voisins.
[26] Ceux-là même, rappelons-le, qui apparaissent aux yeux des jeunes comme les premiers détenteurs de la contrainte morale qui confère à l'espace privé son rôle de maintien des apparences normatives "traditionnelles"
[27] C’est-à-dire le moins possible orientées par un esprit de comparaison par défaut à partir du modèle occidental pris comme norme socio-politique. Il est clair que pas un chercheur en sciences sociales n’ose aujourd’hui afficher explicitement une telle posture épistémologique ou méthodologique. Mais il est tout aussi clair que dès que la question de l'espace public est abordée, les représentations du politiquement - démocratiquement en fait- ou philosophiquement correct imprègnent largement l'évaluation des réalités, souvent au prix d'une réécriture de l'histoire des espaces publics occidentaux, voire d'une survalorisation des symboles dont ils seraient porteurs.