Nombre de travaux portant sur les compétences -ou les savoir-faire selon la terminologie que l’on adopte- des habitants dans leurs espaces de vie ont permis de montrer à la fois la force et le dynamisme de l’expression de ces dernières. Ils ont également montré, dans nombre de cas, l’inventivité et l’ingéniosité qui marquent les modalités d’expression de ces compétences ainsi que les capacités infinies d’adaptation et d’ajustement complexes dans les processus d’appropriation, de valorisation ou d’aménagement de l’espace. Ces travaux, anciens comme récents, peuvent également montrer par quels processus complexes passe l’exercice, ou plus exactement la construction de ces compétences; ils mettent enfin en lumière les ressources diverses et entremêlées sur lesquelles elles s’appuient et dont elles s’alimentent.
Les précédentes rencontres ou séminaires du réseau « Les arts de faire des citadins ordinaires » ont fourni à cet égard un matériau riche et divers ainsi qu’une approche diversifiée des clés de lecture existantes dans ce domaine. Des difficultés d’analyse et d’interprétation semblent toutefois subsister, dès qu’on entend dépasser la simple visibilisation du sens anthropologique ou sociologique de ces pratiques regardées à l’échelle individuelle, ou plus précisément à l’échelle des actions individuelles. En effet, si la mise en évidence de ce que peuvent déployer des habitants sur leurs espaces conduit à une re-considération du rôle des acteurs qui cadre bien avec l’évolution des schémas d’explication en sciences sociales et qui ne pose a priori aucun problème théorique majeur tant qu’il s’agit d’individus, en revanche l’approche de ce que ces mêmes habitants peuvent faire -ou ne pas faire- collectivement, de manière non aléatoire à défaut d’être nécessairement « organisée »- pose une série de problèmes théoriques, méthodologiques et pratiques non résolus, lesquelles contribuent à « piéger » l’observateur qui cherche à donner du sens aux pratiques observées.
Sans nullement prétendre à une approche qui contournerait et déjouerait toutes ces difficultés, le présent papier se propose dans un premier temps d’en examiner quelques unes et de montrer en quoi l’étude des compétences collectives échappe difficilement aux effets des conceptions théoriques ou pratiques qu’ont a priori les chercheurs ou observateurs de ce qui fait, ou de ce qui devrait « faire société ». Ce faisant, cette première approche permet également de poser un certain nombre de garde-fous avant d’aborder une approche plus concrète. En effet, dans un second temps, le papier tente de rendre compte des modalités de constitution et de fonctionnement de certaines initiatives collectives dans le domaine de l’aménagement urbain en mettant en évidence la diversité et la complexité des formes et ressources sociales mobilisées à cette occasion. Il le fait de manière critique, en s’interrogeant sur la signification, la nature et le caractère, structurel ou anecdotique, de ces « constructions » sociales et en essayant d’échapper à des explications empreintes de références sur le « faire société » idéal.
I. Parmi les difficultés d’analyse et d’interprétation qui viennent d’être évoquées, j’en développerai quelques unes qui, sans être en aucun cas exclusives, me paraissent déterminantes dans le maintien des obstacles à la compréhension des dynamiques. Je me cantonnerai, pour ce faire, à des illustrations et arguments pris dans le domaine des actions et initiatives sur les espaces urbains au Maroc.
I.1. En premier lieu, il me semble qu’on continue à sous-estimer le fait que les espaces urbains sur lesquels se déploient les différentes initiatives et compétences observées ne sont pas tous de même « nature » et qu’ils offrent, notamment, des spécificités socio-politiques qui devraient être prises en compte alors qu’elles nous restent encore assez largement inconnues, principalement dans leur dimension dynamique[1] : quelques constantes, beaucoup de variantes et une extrême difficulté à expliquer les unes comme les autres sans tomber dans des réductions simplistes, comme par exemple renvoyer à un même référent culturel pour les constantes et aux « petites histoires » ou circonstances différentes pour les variantes…
- espaces non privés, mais limitrophes de ces derniers, et donc encore passibles, d’une certaine manière, du déploiement des pouvoirs « légitimes » d’appropriation des individus riverains, (ou du moins de certains d’entre eux[2]), tout en étant déjà, mais de manière très variable suivant les quartiers, bien perçus comme domaine d’exercice de la puissance publique ; on pense par exemple aux trottoirs, aux impasses ou venelles, aux rues directement adjacentes au logement …
- espaces « collectifs » correspondant à une « échelle » du découpage spatial ou gestionnaire où le sentiment d’un pouvoir ou d’une légitimité quelconque à exercer une appropriation peut éminemment varier selon le statut d’occupation, le type de gestion ou la genèse d’occupation du lieu ; c’est le cas par exemple des cours ou jardins d’immeubles collectifs, de petites places aménagées, internes aux « quartiers », entendus ici au sens administratif ou urbanistique du terme, ou encore de « vides » (places non aménagées, chutes de lotissement, réserve foncière d’équipement collectif …)
- espaces plus « publics » (comme les grandes places, les avenues, les promenades de remparts, les jardins et parcs aménagés) dont j’ai montré par ailleurs à quel point ils constituaient un puissant révélateur des rapports socio-politiques entre habitants des villes et pouvoirs centraux et locaux, lesquels apparaissent encore souvent comme les seuls « appropriateurs légitimes » de ces espaces, les habitants ne bénéficiant sur eux que de « tolérances »[3]. Quoique de réels changements soient opérés à cet égard, les lourdeurs et inerties anciennes sont toujours très opérantes.
C’est une évidence de souligner que les attentes qu’ont les habitants sur ces différents types d’espace ne sont pas les mêmes. Mais les modalités d’action qu’ils sont prêts à y déployer ne le sont pas davantage et les manières dont les individualités sont dépassées pour atteindre une expression collective des attentes et/ou des besoins ne convergent pas : elles peuvent même appartenir à des registres apparemment contradictoires. Comment peut-on, dans ces conditions, risquer une hypothèse de généralisation à partir d’une des formes de construction sociale déployée sur un de ces espaces quand la seule constante qui semble opposer les appropriations sur espaces privés et non-privés est celle du lien évident (dépendance, reconnaissance, recherche d’articulation) tant en termes de représentations et d’objectifs qu’en termes de formes et modalités sociales d’expression, avec les pouvoirs centraux et locaux institués [4]
I.2. En second lieu, la plupart des observations sur les compétences « collectives » restent, me semble-t-il, prisonnières de deux références posées comme a priori, qui certes sont à même de donner une certaine intelligibilité aux faits collectés mais qui en réduisent singulièrement la complexité, formelle comme sociale.
- La première référence est relative aux solidarités sociales « traditionnelles »; elle est très présente chez nombre de concepteurs formels,(et au premier chef, les architectes) dont ceux qui, nostalgiques du passé citadin, rêvent de les réactiver par la manipulation de dispositifs spatiaux ; mais elle est également active dans le discours des sciences sociales. L’observation est alors dominée sur le terrain par la recherche de subsistance, persistance, (à moins que ce ne soit résistance), des « formes traditionnelles » où sont d’ailleurs souvent confondues les héritages de passés, proches comme récents, des modèles ruraux à tradition tribale ou villageoise forte et des modèles citadins où un mélange subtil de gestion administrative et de règles quotidiennes inspirées de l’islam s’est depuis longtemps substitué aux obligations sociales propres aux modèles communautaires. Notons bien que ce qui justifie le travail critique suggéré ici, ce n’est pas le fait que l’on s’intéresse à ces formes : leur étude attentive me paraît indispensable . Ce qui le justifie, c’est d’abord l’attitude qui consiste à ne relever que ces formes, à l’exclusion de toute autre, en leur accordant de plus une signification discutable, celle de la recomposition des formes antérieures. C’est ensuite l’attitude qui consiste à extraire le mécanisme d’échange solidaire du contexte global d’obligations et de contraintes sociales dans lequel il fonctionne pour le projeter dans un contexte radicalement différent, attitude qui nous paraît relever d’un véritable « bricolage » anthropologique plus instructif sur le caractère d’apprenti-sorcier de ceux qui s’y risquent que sur les probabilités d’accomplissement pratique…
- La seconde référence est plus orientée vers les nouvelles solidarités réputées accompagner l’émergence de la société civile et des formes d’association démocratiques ; elle appartient plus directement au registre politique bien qu’elle soit largement appropriée par les sciences sociales. Pour des raisons différentes, elle est également particulièrement présente chez les gestionnaires et développeurs motivés par l’utilisation quasi-instrumentale des formes sociales pour atteindre des objectifs par eux définis. Ce désir d’instrumentalisation fait porter l’intérêt sur des formes d’organisation « structurées », et sur des modes d‘organisation formels, seuls jugés aptes à générer un « partenariat avec les institutions ». Corrélativement, on note un manque réel d’attention pour toute autre forme d’expression collective : ce faisant, ce n’est pas seulement la demande sociale qui est ignorée ; ce sont les modalités sociales d’organisation collective et leur complexité qui sont sous-estimées. Nombre d’intellectuels, chercheurs et/ou militants déploient également, face à la société civile et à ces « nouvelles » solidarités, des postures qui offrent paradoxalement plus de parentés que de divergences avec ce qui vient d’être décrit. Ils voient dans ces formes de déploiement des initiatives le signe d’une évolution démocratique globale mais tendent également à privilégier les formes organisées telles les associations. Souvent inconsciente, cette préférence renvoie clairement à un modèle idéal où l'association formelle, "moderne", "citoyenne", est posée d'office comme meilleure, comme plus souhaitable. Prologue à l’étape suivante de modernisation sociale annoncée,[5] elle renvoie globalement à un système de préférences pour le formel versus l'informel, pour les obligations contractuelles plutôt qu’héritées, pour un fonctionnement égalitaire plutôt qu’autoritaire, pour l'état de droit moderne contre les formes "traditionnelles" de pouvoir, globalement et sans nuance disqualifiées et rejetées. Quelle que soit la position idéologique que l’on peut avoir à ce sujet, débat totalement hors de propos pour le présent papier, un minimum de distance critique fait immédiatement saisir l’effet de distorsion que ces a priori ont sur l’observation des dynamiques en cours.[6] Comme pour le référentiel « traditionnel », l’intérêt pour ces formes devient également très vite générateur d’un effet d’isolement et d’autonomisation de ces formes organisées.
On notera enfin que ces deux positions ne sont d’ailleurs pas nécessairement antagoniques : une très forte volonté d’instrumentalisation dans le cadre d’un projet de développement, techniquement défini et très arrêté peut conduire à utiliser indifféremment l’une et l’autre de ces références, simultanément, successivement, ou pour des sous-groupes de population ou des activités différentes dans le temps. On le constate en particulier dans des projets, publics ou initiés par des ONG, et construits autour du paradigme de la « participation ».
I.3. En troisième lieu, les références en matière d’équipement et d’aménagement de nombre d’observateurs les conduisent à accorder trop peu d’importance à des aménagements précaires, ponctuels, peu valorisés, qui ont pourtant une histoire sociale, technique, politique… instructive à décoder. Mes premiers travaux sur ces questions sont d’ailleurs entachés de ce type d’erreur [7]. Il faut dire, à la décharge de tous ceux qui se sont penchés sur ces questions, que l’expression de ces initiatives habitantes, individuelles mais surtout collectives, était –et reste- difficile à capter pour deux raisons. D’abord, parce qu’elles ont été longtemps réprimées par les autorités, et d’autant plus sévèrement réprimées, d’ailleurs, qu’elles sortaient du cadre strictement individuel et qu’elles semblaient vouloir prendre la forme d’une action groupée, mettant en œuvre un niveau quelconque d’organisation sociale ou politique. Conséquence de cette attitude qui n’a que très récemment changé, on recueille encore aujourd’hui, dans la mémoire collective, les traces de ces actions clairement répressives et destructrices, ainsi que la persistance, un peu étonnante, aujourd’hui que les choses ont quelque peu changé, d’un sentiment, exprimé par les habitants, de relative illégitimité de toute forme d’action collective sur les espaces non privés. L’autre raison est liée à une intériorisation très forte, de la part des habitants, des modèles d’urbanisation et d’équipement modernes diffusés à travers l’aménagement urbain légal. Cette intériorisation pousse les habitants à présenter très laconiquement, voire à passer sous silence, un ensemble de choses pourtant effectivement réalisées car ils les considèrent comme très insatisfaisantes, très éloignées de ce qu’ils espèrent pouvoir obtenir, et, en tous cas, « indignes » d’un véritable aménagement. On peut même penser que certains craignent, comme l’a exprimé un habitant mis en confiance par une relation suivie, que ce « bricolage » soit considéré par les autorités comme une solution « provisoirement » acceptable et conduise alors à différer toute velléité d’intervention publique…
Ces faits ne favorisent évidemment pas une approche fine de la complexité des situations. C’est souvent par un véritable inventaire à la Prévert, par une observation proche du travail entomologique que devraient débuter les analyses des modalités sociales d’émergence des compétences collectives ne laissant au hasard la moindre trace, matérielle ou immatérielle et tentant d’en remonter le sens par des observations et interrogations ….
I.4. Enfin, une quatrième et dernière raison me paraît nécessaire à évoquer, c’est l’absence de considération pour un héritage, très actuel et très réapproprié, d’une forme de négociation traditionnelle, l’intermédiation par le notable, le patron, le protecteur. Un colloque s’est tenu en 1996 à Rabat sur cet « héritage ». Il se proposait , un peu à contre-courant, d’explorer conjointement les notions de citoyenneté dans la ville et d’intermédiation sociale. Justifié par la nécessité de développer une approche critique sur un discours jugé un peu trop « ficelé » sur la citoyenneté et la démocratie, ce colloque a notamment montré que les voies et moyens auxquels recouraient les habitants à la recherche d’améliorations n’étaient pas nécessairement ces formes d’association attendues et/ou appelées de leur vœu par nombre d’observateurs ou d’intervenants. Ces voies et moyens empruntent en effet plus souvent à d’autres registres, divers et complexes : celui de la négociation, de la transaction, ou celui de la mobilisation d’intermédiaires, de nature et de statut extrêmement divers[8], ou encore celui de l’organisation autonome ponctuelle, s’investissant d’une mission de substitution à un pouvoir défaillant dont on n’attend plus rien.
Il est évident que ces comportements et attitudes complexes ne sont pas seulement imputables à l’histoire récente de la répression des initiatives, dont nous évoquions ci-dessus les effets négatifs bien imprimés dans la mémoire collective. Ils plongent leurs racines bien plus profondément dans l’histoire, dans la culture politique, dans le mode de gouvernance : ignorer cette profondeur c’est se condamner, encore une fois, à ne saisir que la superficie des phénomènes.
Mais aborder ainsi simultanément les problème d’intermédiation sociale et de citoyenneté, c'est aussi d'emblée mettre au coeur du débat le caractère problématique de cette citoyenneté; c'est en effet rendre visible le fait que nombre de bidonvilles ou d’habitants des clandestins restent considérés comme des habitants « à faible légitimité » avant d’être identifiés comme des pauvres, comme des artisans ou des revendicateurs d’une certaine justice ou équité socio-spatiale, ou plus simplement encore comme des producteurs d’espace urbain. A partir du moment où l’accès à cette citoyenneté nécessite une forme d'intervention, de médiation ou intermédiation sociale, cela signifie clairement qu’elle n’est pas un « droit » mais un privilège[9]à gagner ou à négocier. L'intermédiation, dans ce contexte, consiste en une intervention médiatrice entre parties, dont l’ "objet" final est l'obtention d'un des biens, matériel ou immatériel, constitutifs d’urbanité, et qu’une partie cherche à se faire octroyer par une autre en mobilisant le pouvoir potentiel d’un intermédiaire, le plus souvent un individu pourvu de caractéristiques particulières. Mais on a vu également apparaître, ces dernières années, des intermédiations procurées par un groupe, une institution ou une association. Toutes les intermédiations ne fonctionnent donc pas de manière identique, ne mobilisent pas les mêmes valeurs ou références et on peut faire l’hypothèse qu’elles n’ont pas des effets identiques sur la société. Mais il est tout aussi clair que quelles qu’elles soient, elles résultent le plus souvent de l’exercice de véritables compétences , individuelles ou collectives, à trouver et manipuler, au bon moment, les « bons » intermédiaires ; à jouer des uns contre les autres, ou avec les autres; à s’adapter aux opportunités avec souplesse mais cohérence dans le projet.
Enfin, on peut, à partir de quelques observations, certes ponctuelles, faire l’hypothèse que la manipulation de l’intermédiation semble générer, lorsqu’elle aboutit, un renforcement du sentiment de légitimité de la revendication, mais aussi un glissement sensible de la notion de privilège à celle de droit. Cette hypothèse éminemment paradoxale ne peut s’élaborer qu’en tenant compte des modifications du contexte social global ; l’intermédiation actuelle intervient en effet dans un contexte pluri-instanciel qui, contrairement au contexte passé, ne place pas l’obligé dans un système fermé d’obligations réciproques ou de dépendance à un seul « pouvoir ». Il faut donc explorer de près ce type de compétence un peu inattendue : pouvoir mobiliser les différentes instances à même de faire avancer un projet d’amélioration. Il ne s’agit pas de louer béatement l’ingéniosité et la ruse gagnante, les projets se faisant par tâtonnement, à coups d’essais et n’échappant pas aux erreurs stratégiques qui font échouer certaines initiatives. Même si ce chemin vers une forme de revendication du droit à la ville –et donc de citoyenneté- peut apparaître bien détourné, il n’en est pas moins stimulant et nous oblige à reconsidérer les projections alimentées par nos propres références historiques d’accès à la « démocratie » et à la citoyenneté .
Tout ceci fait qu’à côté des formes les plus commentées d’intermédiation dans les projets collectifs d’amélioration des quartiers,[10] d'autres formes méritent un examen attentif mais surtout dépourvu d’a priori et de connotation négative. Les réseaux de clientèle, les réseaux familiaux ou notabiliaires, les regroupements religieux, les jemaa et comités locaux d'habitants, les réseaux "mafieux"... constituent autant de registres où la mise en relation prend des dimensions particulières[11]. Elles restent méconnues dans leurs pratiques et modalités d'exercice actuelles ainsi que dans le rôle qu'elles jouent réellement en matière d'accès aux biens et aux services urbains, de contournement des exclusions, d’intégration urbaine. Cette méconnaissance n’est pas fortuite. Elle résulte clairement d’amalgames divers où l’informalité et l’anomie sont constamment confondues ; elle résulte également de la suspicion, voire d’une condamnation sans appel, de formes jugées archaïques, promptes à dériver vers le népotisme et le clientélisme, ou encore trop marquées de localisme ou de communautarisme …
II. Nanti de ces mises en garde, on s’intéressera dans cette deuxième partie au déploiement de compétences sur l'espace non privé et à ce que donnent à lire et à penser, en particulier, les tentatives diverses et variées d'articulation des initiatives d'habitants aux politiques urbaines et aux interventions d'aménagement public[12]. Le point de vue adopté est de regarder les compétences dans leurs articulations avec le reste de la vie sociale. Prendre, donc, clairement le contre-pied des tendances critiquées dans le premier point, qui ont tendance d’une part à investir la compétence d'une sorte d'autonomie, d'existence en soi, et d’autre part à postuler des liens univoques entre initiatives collectives, recomposition sociale, modernisation et/ou avènement de la démocratie. Pour ce faire, il convient de mettre en évidence la complexité dans la genèse, l'existence, le fonctionnement et la reconduction/reproduction des "compétences" qui s'expriment à titre interindividuel ou collectif dans ce domaine.
II.1. Précisons d’abord, autant que faire se peut dans ce domaine encore trop peu exploré, les contours de ces “compétences” auxquelles nous nous intéressons.
- Même si elles sont exercées sur un espace à statut non privé et mettant en jeu des capacités plurielles d’appropriation, les compétences qui retiennent notre attention peuvent être considérées comme trois “cas” à aborder différemment, en raison de leurs différences de modalités. Elles peuvent être individuelles, interindividuelles ou collectives. Dans le premier cas, des individus peuvent agir seuls avec le consentement tacite ou explicite des autres qui reconnaissent en quelque sorte une “légitimité” à leur action; l’origine de cette légitimité est variable: référence au religieux, à la notabilité héritée, au niveau d’instruction, à une compétence professionnelle,[13] à un pouvoir ou à une proximité du pouvoir….Mais la légitimité peut aussi ne se fonder sur aucun a priori et s’imposer par la seule “qualité”, reconnue a posteriori, de ce qui a été accompli, réalisé. Ce qui témoigne alors d’une certaine convergence dans les attentes et représentations sur l’espace urbain, et qui peut aussi servir de signal déclencheur à des actions individuelles semblables, sur le registre de l’imitation d’une action “réussie”[14]. Dans le second cas, -modalité interindividuelle- une négociation préalable engage des individus qui se mettent d’accord, sur des bases très variables, pour avoir une action sur un espace social ou physique, dont ils ne sont nullement les “appropriateurs” exclusifs. L’ambiance de consentement, tacite ou explicite, évoquée ci-dessus et la reconnaissance, par les autres, de la légitimité de l’initiative est fréquente. Mais un rapport de force plus conflictuel peut aussi s’instaurer entre ceux qui se sont arrogés le droit de déployer ces compétences et les autres.[15]. Enfin, dans le troisième cas, -initiatives collectives- les compétences apparaissent comme l’expression soit d’un groupe préexistant soit, plus souvent, d’un ensemble de personnes partageant un espace physique délimité se définissant comme groupe. Autrement dit, il y a alors une certaine correspondance entre l’ensemble des appropriateurs potentiels et les acteurs impliqués, plus ou moins lourdement, dans l’action engagée.
- La nature des compétences mobilisées est variable. En se basant sur les initiatives qui ont abouti, au moins temporairement, ainsi que sur les raisons de blocage ou d’échec de certaines d’entre elles, on peut décliner les plus fréquentes. Elles peuvent être d'ordre purement technique, et ne concerner que des connaissances portant sur les faits d’aménagement; il est clair que la maîtrise d’un procédé d’assainissement est utile pour porter à terme un projet construit à partir d’un vécu commun centré sur l’amélioration de l’hygiène de la rue. Le plus souvent, toutefois, elles doivent largement dépasser ce registre. La familiarité avec les institutions, avec le monde des règles publiques, écrites ou non, apparaît importante. La maîtrise des dynamiques sociales (communication, capacité d’organisation, ou de négociation/régulation des tensions et conflits entre individus) est primordiale, notamment dès que les compétences dépassent l'expression individuelle, quand peuvent se mêler (s’entrechoquer?) des comportements régis par des obligations sociales apprises, intériorisées et des comportements échappant à ces codes maîtrisés. L’aptitude à dire, à raisonner, à argumenter à l’interne comme à l’externe, apparaît également déterminante dans la formalisation des initiatives.
De manière assez générale, l’observation des initiatives interindividuelles et collectives qui ont abouti montre l’importance déterminante de l’expression d’une compétence sociale qui rend possible celle de connaissances techniques et matérielles. On relève entre autres la capacité d’ identifier de manière collective un problème et de le "construire" d'une manière socialement acceptable et "audible" d’abord par les pairs, ensuite par les éventuels autres partenaires comme par les acteurs extérieurs concernés, qu’ils appartiennent au monde public ou non; la capacité de repérer et d’accéder à ces acteurs; la capacité d'exploiter une conjoncture politique ou médiatique favorable; la capacité de jouer sur les interstices légalité/illégalité; la capacité de motiver durablement le désir d'identification au groupe d’acteurs et les modalités les plus contraignantes de l'action collective; la capacité de diversifier et d'adapter les modalités d'action en fonction des circonstances; capacité d'approprier et/ou de modifier les initiatives externes, publiques ou privées et d'utiliser ou de chercher les intermédiations adéquates pour faire aboutir une revendication, une demande, un projet; capacité de gérer matériellement, socialement, mais aussi financièrement...le “groupe” constitué. Bref, la capacité de créer, mobiliser, agencer différents types de "ressources" immatérielles et de les combiner avec des ressources matérielles en vue d'atteindre un objectif consensuel[16].
- Mais l’approche des compétences, et au premier chef, celles qui sont interindividuelles ou collectives, nécessite également qu’on s’interroge sur la division sociale des compétences qui s’instaure entre les différents acteurs ou membres de l’action entreprise. On constate en effet dans un grand nombre de cas observés tant dans les tissus “illégaux” que légaux, que l’exercice de la compétence n’est pas le fait de tous: cette dernière n’est ni homogène, ni réellement “partagée” entre tous les membres d’un groupe, tous les habitants ou usagers d’un espace. Des figures individuelles fortes apparaissent de manière quasi systématique dans la plupart des actions observées qui devraient pousser à s’interroger plus avant sur la signification qu’on doit donner au terme “collectif”, sur la portée exacte de l’action de “leaders”ou de “passeurs”, au sens où l’entend Michel Marié et plus précisément encore sur la complémentarité non seulement des compétences mais aussi des formes et niveaux d’implication qui concourent à imprimer un caractère collectif à une action.
Ces figures individuelles émergent pour des raisons variables. Elles ont toutefois en commun le fait d’avoir permis la concrétisation d’une initiative, qui, sans elles, serait peut-être restée au stade de compétence analytique des problèmes posés sans jamais déboucher sur la mise en place de réponses adaptées. Certes, l’absence de figure individuelle forte ne conduit pas toujours à annihiler toute possibilité d’initiative [17]. Mais par contre sa présence, sa valorisation et l’intériorisation d’un modèle d’action menée par un leader, un homme fort, suivi par les autres sont sans doute parmi les facteurs qui pèsent le plus directement dans le passage à l’acte.
- Enfin, objectifs et stratégies “communs” ou “collectifs” méritent aussi d’être interrogés. Communs ou collectifs, ils le sont incontestablement dans certaines situations où les compétences convergent, ou du moins se complètent, dans un jeu à relative transparence. Mais la manipulation de la force collective est loin de coïncider avec une intervention extérieure au groupe. Certes, on observe sur le terrain nombre d’actions initiées de l’extérieur : par un représentant du pouvoir central n’ayant d’autre alternative que de faire “participer” les habitants, par un élu préparant sa campagne électorale, par le grand propriétaire terrien à la recherche de régularisation de son opération frauduleuse de lotissement, ou encore par un responsable de parti cherchant une implantation locale. Mais on recueille aussi de nombreuses histoires d’initiatives où un acteur, interne au groupe cette fois, s’appuie sur cette force collective pour atteindre un résultat totalement étranger à l’objectif du groupe.
Ce phénomène n’est nullement récent et n’est pas seulement induit par les nouvelles opportunités d’organisation socio-politiques apparues avec l’évolution du système. C’est un phénomène tellement ancien dans certains quartiers, et en tous cas tellement connu et enregistré dans la mémoire collective, que des comportements de méfiance, voire de rejet, de certaines actions sont justifiés par la conviction que toute personne ou groupe s’engageant dans une action chercherait avant tout son propre profit. Au cas où ce dernier n’est pas très apparent, il est jugé encore plus redoutable[18]. Dans tous les cas de figure, cet état de fait impose une distinction entre les objectifs apparents, qui peuvent revêtir une dimension collective et objectifs cachés, latents, à dimension souvent individuelle.
II.2. Les différentes constats qui précèdent étaient formulées sur de simples questions d’ « anatomie » des compétences. Si on observe cette fois les processus de mobilisation collective et leurs évolutions observées, il faut ajouter d’autres considérations sur la manière dont s’agencent les compétences. A l’inverse des points précédents, qui reposaient sur de nombreuses observations convergentes, ce point mêlera des constats tirés de situations particulières, des explications provisoires ou hypothétiques, des interrogations critiques.
L’observation de diverses « histoires » de mobilisation collective conduit à un triple constat sur leurs agencements internes et externes :
- Les compétences collectives sur l’espace non privé, entendues au sens large esquissé ci-dessus, n'existent pas en tant que telles comme un "réservoir" de ressources à mobiliser ; elles semblent plutôt relever de ce qu’on pourrait appeler une invention-en-situation. Comme telles, elles ne peuvent donc se comprendre que re-situées avec autant de précision que possible dans les pratiques et processus sociaux qui les ont fait émerger et en tenant compte des acteurs particuliers[19] qui les ont portées, ainsi que des circonstances propices qui ont pu favoriser leur émergence. Cette prise en considération peut permettre de comprendre les configurations hétérogènes, voire contradictoires, dans lesquelles entrent pourtant de mêmes ingrédients sociaux, politiques, organisationnels et de mêmes formes d’échange et de solidarité, et a contrario, celles où ces ingrédients ont été différents…
- Les formes sociales, « informelles » ou « formelles » dans lesquelles s’agencent ces compétences pour concrétiser des objectifs offrent une grande diversité tant dans leur genèse, leur fonctionnement que dans leurs effets sociaux, même quand des recours à un même registre ou à un même vocabulaire, au sens propre comme figuré, peuvent être mis en évidence. Le déploiement des compétences s’inscrit dans un processus de changement social très complexe qui rend vitale l’adoption d’une perspective dynamique. Mais par ailleurs, l’importance des enjeux individuels majeurs[20] encourus dans chacune des expériences observées impose un effort de distinction et une vigilance accrue pour ne pas confondre formes transitoires, opportunistes, (sans acception péjorative), momentanément instrumentalisées par un groupe et formes qui pourraient revêtir un caractère plus stable, annonçant des modalités de recomposition socio-politique plus convergentes, « faisant société », ou encore de nouvelles « solidarités » sociales stables. [21]
- Quelles que soient les actions entreprises, la plupart des formes mobilisées se construisent dans une articulation constante avec l’action des pouvoirs institués sur l’espace. Cette articulation n’est évidemment pas sans effet sur la nature et le déploiement des compétences. D’une part, elles tentent, de manière assez récurrente, de privilégier l’intermédiation avec les pouvoirs en place à toute autre forme d’organisation collective. Cette intermédiation concerne au premier chef les autorités et pouvoirs techniques directement responsables de la gestion de l’espace public.[22]. Les comportements observés sont loin de ne réagir qu’à la répression ou à la contrainte : l’adhésion aux modèles diffusés par ces pouvoirs et une reconnaissance certaine d’une légitimité de ces pouvoirs restent un fait dominant ; l’aspiration à une contre-société, à une autre ville, ou le phantasme de la sécession urbaine restent assez marginales. Les conséquences de cette recherche d’intermédiation sur l’émergence, les modalités et le déploiement des compétences est, dans ce contexte, peu étonnant. Le type de pouvoir concerné, par exemple, a déjà une influence très nette sur la manière dont les choses peuvent s’engager: les pouvoirs techniques ont tendance à maintenir une certaine intransigeance, notamment par référence aux "normes" d'urbanisme et à l'expertise technique[23], alors que le pouvoir municipal peut être plus "souple", pour des raisons électoralistes ou autres, mais en revanche, avec des codes plus aléatoires et plus difficiles à déchiffrer par les concernés. Mais le type d'intermédiation qui se met en place et les modalités par lesquelles les objectifs sont atteints font également varier largement les modes d’organisation. D’autre part, les groupes porteurs d’initiatives témoignent d’une capacité d’adaptation et d’ajustement à une gamme très large d’actions publiques, qu’ils sont capables de décoder, d’approprier et de réutiliser à leur profit. Cette trituration, très riche en indications socio-anthropologiques, peut certes annoncer des modalités d’organisation sociale nouvelles ; toutefois, le rapport de forces entre pouvoirs et population doit rendre prudent et toute forme de « prédiction » devrait intégrer, comme paramètres fondamentaux, la nature et les modalités d’exercice du pouvoir sur l’espace.[24]
II.3. Quelques descriptions de « cas » mettant en scène des formes semblables, agencées dans différentes configurations, et des formes différentes, mais orientées vers de mêmes objectifs seront examinés dans ce dernier point. Le choix de la plupart d’entre eux s’est fait dans des quartiers dits illégaux ou récemment régularisés, dans une moindre mesure dans des quartiers inachevés, faiblement urbanisés[25]. Ce choix ne signifie pas une spécificité totale ou une exclusivité du comportement, puisque dans de nombreux cas, on relève des parentés évidentes avec des pratiques observées dans des quartiers légaux. Mais ce que donnent à voir les initiatives qui se déploient dans ces quartiers renvoie une lumière généralement plus forte, plus crue sur les processus. En effet, dans la plupart des quartiers dits spontanés ou clandestins, mais également dans les quartiers régularisés mais toujours en "déficit" d'aménagement ainsi que dans certains quartiers légaux inachevés ou peu urbanisés, les habitants finissent par se lasser d'attendre la prise en charge des espaces. Ils engagent alors différentes stratégies ; ils finissent par exemple souvent par réaliser eux-mêmes un certain nombre d'aménagements de nature à améliorer l’appropriation pratique et symbolique du quartier. Ils mettent en place, pour les mêmes raisons, un certain nombre d'équipements collectifs ainsi que certains services urbains dont les plus fréquents sont le ramassage d'ordures, le gardiennage sécuritaire et les transports[26]. Ils tentent aussi tenter d'obtenir par pression, de la part des autorités concernées, certains aménagements ou améliorations soit qu'ils n'osent pas apporter eux-mêmes, soit qui dépassent leurs capacités financières ou organisationnelles[27].
Ces différentes façons de faire qui expriment et mobilisent des "ressources", connaissances et expériences très diverses ne s'arriment pas aux mêmes pouvoirs, ne s'adressent pas aux mêmes institutions, ne mettent pas en présence les mêmes acteurs et n’utilisent pas les mêmes formes d’organisation sociale ni d’intermédiation sociale qui leur permettent d'atteindre leurs objectifs, quels que soient ces derniers[28].
- La « Jemaa » a souvent été regardée, ces dernières années, comme une possible forme d’organisation sociale à mettre au service d’objectifs de développement. Si cette proposition a plus souvent été faite pour le monde rural, la présence en ville d’une proportion importante de ruraux récemment immigrés et l’importance du péri-urbain, constitué de douars gagnés par la croissance urbaine, peut justifier qu’on s’y intéresse, d’autant que sur le terrain, des formes s’en réclamant sont observables. On ne peut toutefois ignorer les différences flagrantes qui apparaissent à l’analyse plus systématique de ces « formes » et des modalités de leur réactualisation. Ainsi, certaines "Jemaa" péri-urbaines ont réussi à s'imposer à la fois comme organisatrices à la base et intermédiatrices avec le pouvoir communal alors que d'autres sont complètement absentes du décor, n'ayant plus aucune existence, même purement formelle, pendant que d'autres encore ne s’expriment plus que sur le registre des solidarités interpersonnelles.
¤ le premier cas proposé est celui d’un ancien douar périurbain (Douar Soussi, à Meknès) qui, gagné par la ville, se compose d’une population à itinéraires et composition hétéroclites, où des ruraux du crû côtoient des ruraux anciennement ou plus fraîchement installés, ainsi que des urbains venus de différents quartiers de la ville dans une perspective d’accès à la propriété. Une Jemaa y « fonctionne » et ses membres pouvaient y être rencontrés[29]. A l’origine de cette Jemaa actuelle, on ne trouve pas de véritable moment ou fait de « création » identifiable, mais bien une sorte de continuité avec ce qui survivait d’une Jemaa locale qui réglait, avant le gonflement du quartier, les divers problèmes sociaux entre habitants du crû. La période d’observation du quartier correspond à la période de peuplement la plus intensive. L’initiative d’étendre la Jemaa aux nouveaux-venus ne semble avoir été ni formulée, ni discutée. Il semble plutôt que ceux-ci aient été « absorbés » petit-à-petit, de leur propre volonté et sans contrainte –sauf celle, apparemment bien intériorisée, du contrôle social- dans cette « toile » très souple. A son tour, cette dernière, avec l’arrivée d’éléments complètement exogènes s’est elle-même insensiblement transformée. Aux « vieux » locaux et respectables qui animaient la « jemaa » et en constituaient le conseil, s’y sont progressivement ajoutés d’autres. Cette « entrée » d’hommes venus d’ailleurs, certes plus jeunes mais néanmoins bien avancés en âge, s’est faite par cooptation, mais aussi par acceptation tacite en raison de leur sagesse, sérieux, bon comportement, ou religion….
Le champ de compétence que s’est désigné la « jemaa » est assez étroit : elle gère en fait toutes les initiatives d’expression de la solidarité interpersonnelle, comme les cotisations en cas de mort, de maladie ou autres circonstances familiales, et elle est porteuse du projet de construction de mosquée. Elle ne s’impose à personne, n’a aucune forme d’exclusivité et n’a pas non plus de structure formelle consignée. Les lignes définissant ce champ de compétences et ses modalités souples d’exercice expliquent d’ailleurs pourquoi et comment des populations venues de la ville aient pu s’y intégrer sans difficultés. Comme mes précédents travaux l’ont en effet montré[30], les quartiers populaires urbains, pourtant des plus « brassés » en termes d’origine, ont tous des organisations plus ou mois informelles de ce type, animées par des hommes, d’âge mûr et au-delà, qui se sont définis des champs de compétence identiques sans porter pour autant le vocable « jemaa ». Il est à noter qu’à Douar Soussi, comme dans les autres quartiers, ce type d’organisation prend rarement d’autres initiatives. Par exemple, le Jemaa de Douar Soussi n’intervient pas directement en matière d’aménagement, d’assainissement… Par exemple , on ne la trouve pas impliquée dans des collectes de fonds pour réaliser un aménagement provisoire en assainissemeent ou en adduction d’eau. Par contre, le « conseil » de la Jemaa est régulièrement consulté par les acteurs publics lorsqu’ils veulent réaliser un aménagement, informer la population, ou s’informer sur cette dernière. Ce conseil fait également partie de la nébuleuse informelle qui fait du lobby auprès des pouvoirs dispensateurs de services et équipements[31].
¤ Le deuxième exemple de réactualisation de la Jemaa est bien différent. Il concerne également un ancien douar péri-urbain de Meknès, désormais intégré comme quartier. La « Jemaa » y est très présente, directement et indirectement : quoique les ingrédients de départ et le début de l’histoire puissent être assez largement comparés au cas précédent, on note, à partir de là, une évolution très différente. En effet, un homme du crû, assez puissant et très déterminé, « raïs » (chef) reconnu de la Jemaa, a très rapidement intéressé et impliqué cette dernière dans les problèmes d’aménagement urbain, développant notamment avec les autorités locales un type de rapport où revendications, signes d’allégeance et établissement de relations personnelles étaient étroitement mêlées. L’extension du réseau de la Jemaa aux nouveaux-venus ne s’est pas ici opérée sur base d’une communauté de vues sur la persistance nécessaire des relations de solidarité interpersonnelle, mais bien directement (et non accessoirement, comme dans le cas précédent) sur des enjeux d’urbanisation du quartier. Cette dernière remarque ne signifie pas pour autant que ces aspects de la solidarité interpersonnelle ne soient pas pris en charge, mais ils sont ici secondaires. Cette option s’est parachevée par la décision dudit raïs de se présenter aux élections communales, qui l’ont propulsé aux commandes de la gestion urbaine. Toutefois, la Jemaa n’a pas constitué un simple tremplin à une ambition personnelle et n’est pas redevenue une coquille vide après ces élections. Pénétré de la nécessité d’une forme de « lien social », qui est en l’occurrence appuyé, mais de manière souple et assez libre, sur des références religieuses, le conseil de la Jemaa a coopté un des fils de l’ancien raïs élu pour animer cette structure informelle. Cette dernière continue à s’occuper de problèmes d’aménagement et sert finalement d’interface active entre le pouvoir communal et la population pour tout ce qui concerne la mise à niveau et le développement urbain de l‘ancien douar.
- Les amicales ou associations de quartier constituent une autre forme sociale d’expression des compétences collectives. Elles ont fait l’objet d’investissements importants, tant de la part des chercheurs, desquels elles ont retenu l’attention davantage que la Jemaa, que de la part des ONG, des partis politiques, des administrations…Créations formelles, nanties de textes légalement déposés, souvent d’ailleurs très semblables [32], les associations ont pourtant des genèses, objectifs, évolutions et effets(spatiaux et sociaux) extrêmement différents. Comme formes d’organisation collective, et même en s’en tenant à la forme la plus courante, qui est l’association de propriétaires fonciers[33], elles interviennent de manière très variable dans l’expression des compétences observables sur le terrain .
¤ Un des cas les plus célèbres et les plus décrits reste incontestablement le cas des amicales de Montfleuri à Fès. Je ne reviendrai pas en détail sur toute la genèse de leur apparition, de leur mise en œuvre [34]et ne m’attacherai qu’à montrer les grands traits sociaux qui ont caractérisé leur apparition et leur évolution. Rappelons que la création des amicales pour résoudre les problèmes de régularisation du clandestin à Montfleuri est à l’origine une initiative de l’administration : c’est en effet sous l’impulsion de la délégation de l’habitat que les premières entités se sont constituées. Il ne faut pas en déduire que la régularisation a été nécessairement un fait extérieur, seulement imposé aux populations. Comme dans beaucoup d’autres cas similaires, des comités informels de lobby des populations, poussées ou non par des partis politiques, étaient en rapport avec les responsables administratifs chargés du secteur et le passage de l’informalité au groupe institutionnalisé n’a pas nécessairement dévoyé les objectifs recherchés par eux. Toutefois, cette dépendance et cette articulation étroite avec un projet conçu d’abord dans l’administration et diffusé ensuite du haut vers le bas, avec des responsables d’amicales qui jouent véritablement le rôle de courroie de transmission, marqueront le projet de part en part. L’ évaluation des actions menées à ce jour montrent par exemple clairement à quel point l’institutionnalisation du mouvement a conduit à un véritable succès en termes d’actions et d’ initiatives déléguées par les pouvoirs publics. Ainsi par exemple, en matière de voiries et d’assainissement, les amicales ont réussi à initier, coordonner et gérer l’aménagement de l’infrastructure primaire, ce qui signifie qu’elles ont été capables, avec le soutien de l’autorité, de s’organiser en tant que structure, mobiliser et gérer les fonds à l’échelle du quartier, organiser un calendrier de chantier et imposer ce déroulement dans le temps sans que de gros problèmes de contestation de leur légitimité ou de leur compétence ne se soient posés. Mais, par contre, les amicales ont rencontré des problèmes, selon l’expression même de l’étude de Filali et Ameur, « avec la population », constat confirmé par El Inani qui montre que dans les domaines les plus concrets et apparemment les plus mobilisateurs pour les habitants, comme la réalisation de l’assainissement et des voiries tertiaires, voire même secondaires dans certains cas, les amicales n’ont pas réussi susciter un mouvement d’organisation-relais à la base. Autrement dit, la forme « amicale » proposée comme forme de résolution des problèmes à l’échelle du quartier n’a pas enclenché de dynamiques d’appropriation sociale à l’échelle des rues, des voisinages et n’a donc pas constitué, à ce niveau précis du social, une inspiration aux initiatives, ou une opportunité de construction de compétences organisatrices au niveau micro-local comme c’était attendu. Il est évidemment difficile de résumer une expérience aussi complexe que Montfleuri et de la réduire à ce qui vient d’être dit. Beaucoup d’autres compétences, notamment politiques, se sont construites au cours de cette expérience et le paysage socio-politique – notamment le rapport entre élus, partis, amicales et autorités- s’en est trouvé singulièrement bouleversé. Mais on s’est contenté d’évoquer ici le seul effet sur les compétences habitantes et sur le rapport entre amicales et compétences collectives.
¤ On voit émerger une toute autre évolution dans la construction des compétences collectives,et ce, même dans des situations où les amicales ont pourtant fait irruption dans le paysage des habitants sous une même inspiration extérieure : on peut évoquer comme illustration (mais de nombreux autres cas peuvent y être apparentés) le cas des amicales de Hay Inbiat à Salé. Mises en place à l’instigation des autorités qui voulaient à la fois leur faire réaliser l’équipement manquant et procéder au « redressement » du quartier sur le plan urbanistique et réglementaire, les amicales se sont donc vu imposer une situation cornélienne : l’autorité accède à leur demande de régularisation mais le prix à payer est très lourd puisqu’on leur demande de s’auto-appliquer des règlements dont la rigueur, même tempérée pour s’adapter au fait accompli, reste extrême. Parmi les attributions déléguées aux amicales par les autorités qui les ont suscitées, figure comme point majeur la prise de contact avec un architecte privé afin de procéder à l’étude d’un plan de redressement du lotissement. Dans la plupart des cas, les discussions menées entre le bureau de l’amicale et les architectes ont conduit assez vite à l’impasse. Les architectes ont tenté de faire respecter les normes, ce qui s’est traduit concrètement par des suggestions de destructions importantes dont les bureaux des amicales savaient bien qu’elles ne pourraient être ni acceptées ni entérinées par les habitants [35]. Quant aux bureaux,, ils ont souvent glissé insensiblement du rôle d’organe délégué, chargé d’une mission qui découlait d’une rationalité étrangère à celui de représentation des intérêts des propriétaires. En fait, plus que d’un glissement (point de vue de l’autorité) c’est d’un recentrage sur les préoccupations de ses membres qu’il faudrait parler, préoccupations qui subordonnent assez logiquement toute amélioration et/ou mise à la norme à la défense de l’existant.[36] Ainsi, l’appropriation de la forme proposée, voire imposée par l’autorité, apparaît en cours de processus avec, entre autres, la découverte progressive de marges de manœuvre dans le dispositif. Par exemple, le fait que l’architecte soit un prestataire de services privé (et non un fonctionnaire) et le fait qu’il revient aux amicales de régler les honoraires de ce dernier conduisent apparemment vers une reformulation des objectifs prioritaires de la manœuvre. Dans un certain nombre de cas, l’architecte privé n’aura d’autres solutions, pour sortir de l’impasse, que de négocier lui-même un assouplissement des normes et règles auprès des autorités concernées. Mais ce rôle d’intermédiation, ici du bas vers le haut en l’occurrence, peut opérer dans la mesure où il joue également le rôle attendu par les autorités, lequel est de faire passer, cette fois du haut vers le bas, un minimum de règles et normes assurant l’ordre urbain. On notera que dans ce deuxième cas, la participation et la mobilisation de la masse des habitants (par opposition au « bureau », au noyau dur de l’amicale), ne sont pas nécessairement plus significatives que l’absence apparente de mobilisation concrète notée dans le cas de Montfleuri. Toutefois, la défense de l’existant constitue un enjeu qui a fait l’objet d’un tel consensus qu’en cas d’échecs renouvelés, on peut imaginer sans peine que le recours actuel cette forme de fonctionnement associatif pourrait se modifier, s’adapter, être remplacées par d’autres voies et moyens d’obtention des objectifs. Par ailleurs, l’entrecroisement avec les enjeux politiques locaux complexifie ici aussi la lecture que l’on peut faire des agencements et de l’évolution du processus : le mouvement des amicales a en effet constitué un magnifique tremplin pour des carrières d’élu –aspect le plus visible- mais a ssurtout représenté un très appréciable réservoir de voix, et donc une assise, non seulement pour des individus mais pour des partis, ce qui explique l’âpreté de certaines « bagarres » dont les amicales de Hay Inbiat et Oued Dehab, le quartier voisin, sont sorties déchirées, éclatées, voire même dépossédées de leurs propres processus de réappropriation.
¤ Un troisième exemple permet de montrer une autre forme d’ agencement des compétences quand elles recourent à la forme associative comme moyen d’expression et de concrétisation. Cet exemple éclaire de manière plus fine cette capacité des habitants à utiliser, mais aussi à approprier des ressources de tout ordre et quelle qu’en soit l’origine, dans ce processus d’invention en situation que j’évoquais plus haut. Le quartier Oued-ed-deheb, que l’on vient d’évoquer et qui est voisin de Hay Inbiat, à Salé, est plus périphérique encore. Il est également plus récent et sa reconnaissance par les autorités est à peine entamée, encore ne s’agit-il que d’une partie de cette extension.[37] Les mouvements récents de régularisation des quartiers voisins ont à la fois alerté et rassuré les populations. Ce double effet apparemment contradictoire s’est traduit sur le terrain par un renchérissement des ventes de terrain et de la construction, mais également par l’émergence d’amicales alors même qu’aucun mouvement de régularisation n’était annoncé et sans non plus que l’injonction n’en soit venue de la part des autorités. Il s’agit donc, dans ce troisième cas, non d’une réappropriation, en cours de processus, d’une forme imposée et expérimentée de manière directe , mais bien de l’ appropriation d’une forme d’organisation vécue par expérience indirecte et identifiée comme opportune pour atteindre des objectifs alors indubitablement définis comme communs. Le mouvement d’organisation, mais aussi de sensibilisation et d’explication aux habitants les moins conscients des enjeux, est conduit par des individus hétérogènes où on retrouve les figures habituelles du mouvement (fonctionnaires, militaires, enseignants), ancien propriétaire foncier –quoiqu’il agisse dans ce dernier cas plutôt dans l’ombre- mais aussi des commerçants et artisans ayant déployé une activité sur le site, et des agents immobiliers assurant la vente foncière au détail. Dans ces dernières catégories, certains habitent sur place, d’autres non, et on a donc affaire à une extension de la notion d’association de propriétaires fonciers. Leur quête d’organisation et de formalisation est passée par une phase d’appropriation quasi-mécanique, au cours de laquelle par exemple ils ont cherché la reconnaissance formelle en présentant des textes de création en tous points identiques aux textes des amicales[38]. Au moment de la dernière observation (1995), un décalage clair était en train de s’opérer entre les textes et la pratique sans que ce décalage soit nécessairement perçu par le bureau[39]. Notons enfin que ce dernier cas observé ne constitue nullement une exception ni en ce qui touche à la participation et à l’implication concrètes de la masse des concernés ni en ce qui relève d’autres effets sociaux, par exemple l’émergence de formes de sociabilités ou de solidarités extérieures à l’objet concerne . Comme dans les autres quartiers, rares sont en effet les habitants réellement au courant des activités des bureaux d’ amicales. Mais encore une fois, l’enjeu perçu et vécu par tous est le même, ce qui confère actuellement une légitimité évidente à ceux qui se sont auto-désignés responsables du mouvement.
- Pour terminer cette série d’illustrations, il me paraît utile de sélectionner ou rappeler brièvement quelques autres exemples destinés à montrer que la construction de compétences, leur agencement, la diversité et la complexité des configurations observées comme celle de leurs évolutions ne sont pas spécifiques aux formes emblématiques d’organisation sociale maîtrisées, comme le sont les Jemaa, ou pré-structurées et volontairement « diffusées », comme le sont les amicales. Je signalais plus haut qu’on néglige souvent, sur le terrain, les micro-organisations, les initiatives de petite envergure, les modalités d’organisation apparemment totalement informelles et souvent sans lendemain, ce qui peut d’ailleurs expliquer leur faible visibilité. Ce que montrent les quelques exemples décrits ci-dessous, c’est que les capacités d’appropriation, de mobilisation de formes d’organisation, d’entrecroisement opportuniste avec d’autres formes établies et institutionnalisées … se retrouvent également dans des initiatives plus modestes, moins visibles et moins standardisées, mais impliquant souvent plus directement les habitants.
¤ Le premier exemple sera pris au quartier Karyan el Oued, à Salé, bidonville enclavé au milieu des quartiers clandestins évoqués ci-dessus. Deux « actions », d’envergure variable, menées entre 1992 et 1994, montrent bien comment l’aptitude à mobiliser des ressources sociales ou politiques est profondément ancrée dans chacun des habitants et peut s’exprimer sans un passage obligé par une organisation structurée. La première concerne la construction d’une enceinte pour constituer un dépôt d’ordures à la limite du bidonville, accompagnée par une action complémentaire de ramassage quotidien au domicile, par un prestataire de services privés et rémunéré par les habitants, et exécutant ce service à l’aide d’une brouette. Toute l’élaboration du projet reposait sur l’espoir d’obtenir le ramassage de ce dépôt intermédiaire par les services communaux. L’initiative revient à un groupe, qualifié par nous de « groupe de l’épicier » mais qui, en fait, ne porte pas de nom localement ; il est composé, outre « l’épicier », de militaires, d’un fqih, d’un retraité considéré pour son sérieux…Ce groupe a intéressé à son initiative le nouvel élu du quartier, lui aussi résident du bidonville, qui a vu là une opportunité de faire jouer son rôle d’interface. L’initiative a atteint son objectif pendant quelques mois avant de s’arrêter. Aucune formalisation n’a été nécessaire; le « noyau dur » du projet a coordonné et géré les différentes actions sans qu’aucun problème de confiance ou d’efficacité ne soit soulevé. Une action de sensibilisation a été menée par rue par les instigateurs du projet eux-mêmes. Les cotisations pour l’édification du mur d’enceinte du dépôt ont été faites sans formalités et sur base de la confiance inspirée par le « comité ». Quant au prestataire de services, il a été approché par le même comité, qui l’a convaincu de l’intérêt mutuel de son engagement. Comme dans de nombreux cas de ramassage par les habitants, il n’y a pas eu cotisation pour la prestation, mais chaque ménage payait directement au prestataire le service rendu, à un tarif sur lequel une entente préalable avait été trouvée. Ce système très souple est en général préféré pour deux raisons : d’une part, il rend inutile l’organisation d’une collecte et évite donc, par–là même, le risque de prédation et de détournement de fonds ; d’autre part, il ne nécessite pas une totale unanimité : ceux qui ne veulent pas (ou ne peuvent pas) payer sont exclus du service et le contrôle social joue alors à plein soit pour pousser à l’adhésion soit pour empêcher que les exclus annulent les efforts des autres par leur comportement en matière d’hygiène publique. L’échec à terme de cette initiative est aussi instructif que certaines réussites pour comprendre la complexité des mécanismes qui sous-tendent la construction et la concrétisation pratique des compétences. L’absence de moyens ad hoc et suffisants de ramassage et le poids, sans aucun doute relatif, de cet élu dans le conseil communal a conduit l’action à l’enlisement : l’absence de ramassage régulier des ordures rassemblées au dépôt a entrainé le retour à une situation d’absence d’hygiène publique comparable à la période d’avant le projet, ce qui a entraîné le désistement d’un certain nombre de ménages qui ne voyaient plus l’intérêt de s’organiser et de se cotiser pour un service qui n’était plus que partiellement rendu. Ces désistements ont eux-mêmes entrainé l’abandon de sa charge par le prestataire de services qui n’y trouvait plus son compte, la proportion de non-preneurs de service étant devenue trop importante. L’enchainement des faits n’a toutefois pas cette simplicité limpide! Il faut par exemple noter qu’un personnage peu visible, mais très actif, a joué un rôle non négligeable dans la démobilisation des habitants ; il s’agit du précédent élu évincé, qui a, dès l’origine du projet, tenté de dissuader certains habitants d’y adhérer, comme il n’ a, par la suite, raté aucune occasion de tirer parti de la tournure prise par les évènements, y voyant la démonstration de l’inefficacité de l’intermédiation du nouvel élu.
L’autre action s’est produit quelques mois plus tard. A la faveur d’une nouvelle échéance électorale, une action démonstrative –et apparemment peu réfléchie en termes techniques et programmatiques- d’assainissement de la grande avenue en terre battue qui borde le bidonville a été réalisée, de manière « éclair », sans affronter la question des réseaux tertiaires qui pourraient s’y articuler[40]. Aussitôt, et en un temps record, le bidonville s’y est branché ! On était à quelques jours de l’Aïd el kébir, les habitants avaient donc pour la plupart économisé pour acheter le mouton du sacrifice. Des concertations rapides furent entreprises et les premières « rues » qui se branchèrent le firent dès la nuit qui suivit la fin des travaux communaux. Presque toutes les rues réussirent à s’organiser, de la manière la plus informelle qui soit, pour se raccorder. Dans quelques cas toutefois, des branchements individuels, faits d’ailleurs en dépit de toute rationalité technique, furent réalisés y compris directement sur des regards, faute d’avoir réussi à se mettre collectivement d’accord. Autre exception, dans certains cas de manque de moyens du voisinage, un ou deux habitants ont réalisé, à leurs seuls frais, le raccordement de la rue. Leur mansuétude n’est toutefois pas allée jusqu’à réaliser le branchement individuel de ces voisins[41]. L’évaluation qu’ a faite M.Rihani de cette intervention publique ayant enclenché une telle action collective est intéressante à plus d’un titre. Il montre en premier lieu la rapidité avec laquelle les habitants ont pu s’engouffrer dans la brèche ouverte par l’opportunité électorale. Il n’a échappé à aucun d’entre eux qu’il s’agissait là d’une opération « anormale » sur le plan technique et administratif et que cela les mettait donc dans une sorte d’impunité pour leur propre action. Notons aussi que chez certains habitants, un peu plus informés sur le plan technique, une lucidité parfois très crûment exprimée leur a fait clairement entrevoir, dès l’origine, que la viabilité à terme de ce dispositif était plus qu’aléatoire, analyse qui rejoint, il faut le souligner, l’analyse des techniciens et spécialistes ! Mais le simple espoir de bénéficier de ce service, même pour une période relativement courte, a suffi comme moteur à l’investissement . D’autres ont vu plus loin, et ont pensé qu’il s’agissait là d’une occasion inespérée de marquer le territoire, en cette période où il était de nouveau fort question de déplacer le bidonville…
¤ Le deuxième exemple est l’histoire du « daaret » au quartier Moulay Ismail, à Salé, , que j’ai relaté en détail par ailleurs,(F.Navez-Bouchanine, 1994) et qui est intéressante parce qu’elle montre à la fois la capacité de se saisir d’une nouvelle forme d’organisation collective, et de se l’approprier en cherchant à l’adapter aux conditions sociales et aux codes culturels maîtrisés par la majorité, ce qui ne va pas d’ailleurs sans problème. Cette histoire est en fait celle des péripéties qu’a connues le recours à la « tontine » par un groupe d’habitants confrontés à un aménagement public inattendu. Forme inconnue dans la tradition marocaine, mais toutefois pratiquée depuis peu comme une sorte de loterie dans certains milieux (fonctionnaires citadins), elle a été adoptée et diffusée dans une population bien différente, où elle était inconnue, et dans des circonstances très particulières : une population ex-bidonvilloise confrontée aux charges inattendues d’un recasement surprise et craignant que le non-acquittement de ces charges la conduise à l’expulsion. D’abord menée à toute petite échelle sous l’impulsion de quelques individus, puis étendue à d’autres sous l’encadrement musclé[42] de l’autorité locale ravie d’une trouvaille qui facilitait le recouvrement des fonds publics, puis enfin, échappant à cette dernière, pour se transformer en compétence autonome, et orientée vers des objectifs jugés prioritaires par ces habitants eux-mêmes. Cette évolution, riche en exemples d’ inventions-en-situation , est aussi l’histoire des difficultés rencontrées pour assurer le passage d’un fonctionnement sous contrôle à une forme autocontrôlée mais dans un contexte où la « tradition », la « culture » n’offre aucun vocabulaire adapté, donc aucun secours direct, dans un contexte où aucune obligation sociale ne peut être mobilisée pour garantir la survie de l’entreprise….Ces dernières spécificités sont les plus intéressantes car on voit bien que de nouvelles règles de fonctionnement, et notamment en termes de garantie de maintien du paiement par ceux qui ont déjà bénéficié du « pot commun » sont recherchées tous azimuts dans les groupes de tontine qui ont réussi à persister. Symétriquement, il apparaît clairement que ceux qui ont disparu après la période de contrôle par l’autorité ont été victimes de l’incapacité à gérer cette nouvelle donne.
Ces quelques exemples ouvrent évidemment à de nombreuses analyses et les pistes de travail qui peuvent être explorées, à partir de chacun de ces exemples, ont de quoi remplir des années de travail. Quelques remarques toutefois dans cette perspective : l'émergence de ces compétences collectives s'inscrit dans un contexte de changement social important, on l’a déjà signalé. Les dimensions relatives à des notions telles que la recomposition ou l’organisation sociale, les solidarités et le lien social sont de toute évidence primordiales dans ce débat. On retrouve toutefois, en toile de fond, une détermination extrême, individuelle cette fois, des habitants à atteindre les biens de l'urbanisation et à jouir des droits que confère l'urbanité. Sans constituer la seule dimension d’importance, et sans vouloir réduire les processus observés à cette explication, ceci aide incontestablement à comprendre que les compétences collectives soient de véritables "constructions" aléatoires, précaires, à consistance éminemment variable. On aurait tort de sous-estimer, dans ce débat, la question de l’individuation, de la recherche d’émancipation de l’individu. On enregistre en effet que la décomposition des modalités d’organisation solidaires passées n’est pas nécessairement déclinée exclusivement sous la forme des regrets. Hormis chez les tenants d’un discours un peu général sur la perte des valeurs, la nostalgie ne domine que chez les laissés-pour-compte. Chez les autres, tout en regrettant certains aspects jugés positifs des obligations familiales ou communautaires passées, on souligne souvent une certaine satisfaction d’avoir échappé à des systèmes de contraintes et d’obligations jugées pesantes.
Cette dernière remarque, qui ouvre sur des questions apparemment bien différentes de celles sur lesquelles j’entamais le présent papier n’est évidemment pas fortuite. Considérer l’émergence des "compétences collectives" sans perdre de vue l’importance des phénomènes d’individuation
[43] devrait permettre, entre autres, de renforcer le recul critique à l’égard de certaines « bonnes intentions » volontaristes, qu’elles soient de l’ordre de la "revitalisation standard" de certaines traditions solidaires communautaires ou de l’ordre de la diffusion lourdement pédagogique d’un idéal associationniste. Toutes deux pourraient s’avérer aussi utopiques que contraignantes si elles venaient à être davantage instrumentalisées…
Enfin, ces quelques exemples ont également été choisis pour permettre de bien prendre la mesure des liens étroits qui s'établissent, dans la société marocaine actuelle, entre construction des compétences collectives et rapports aux pouvoirs publics, ou pour être plus précis, entre formes de solidarités et d’organisation sociales et fonctionnement du politique au sens large.
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[1] Le processus de décentralisation entamé en 1977, avec toutes ses faiblesses, incertitudes et aléas a eu incontestablement un effet sur les marges de manoeuvre dont disposent les acteurs ordinaires sur l’appropriation des espaces non privés, ce qui induit des changements parfois imperceptibles au premier regard.
[2] J’ai montré par exemple (1992)à quel point les codes d’usage peuvent varier : ainsi, dans certaines impasses et rues de quartiers d’habitat économique, l’occupation par les femmes, à certaines heures de la journée, des devantures de maison est un « privilège » reconnu seulement aux propriétaires, les locataires étant priées de s’abstenir ! Dans d’autres, au contraire, les propriétaires s’abstiennent de ce type de pratique qui pourrait signifier qu’elles ne disposent pas de place suffisante ou agréable à l’intérieur du logement. Les locataires occupent donc ponctuellement cet espace. La pratique devient vite un code comportemental dans la mesure où chaque femme propriétaire redoute d’être prise pour une locataire en s’installant sur le pas de la porte…
[3] L’intérêt politique de la « tolérance », qui maintient les habitants en position de demande, voire de culpabilité constante, n’a d’égal que l’intérêt personnel que les divers « maillons faibles » des structures d’encadrement des populations en tire, notamment par une corruption prétendûment destinée à « protéger » leur présence ou à leur obtenir des améliorations.
[4] Lien soit direct soit, plus souvent, établi par l’intermédiaire d’une personnalité qui figure ou représente ces pouvoirs.
[5] Où la création d’associations par l’Etat, par les partis politiques, par les ONG… est envisagée comme une action pédagogique destinée à hâter la démocratisation.
[6] Y compris dans l’observation du mode de fonctionnement de ces associations. Il est presque trop facile, en effet, de montrer que ce dernier n’a, dans nombre de cas, que peu à voir avec les modèles démocratiques référés et que la capacité d’appropriation et de récupération du système social antérieur –celui-là même qu’on disqualifie en lui opposant l’association comme forme démocratique- y montre toute sa force. On peut également montrer que des phénomènes de fermeture et de rejet de la règle démocratique dès qu’on sort du groupe (par exemple, frontière rigide entre « in » et « out », actions de type « Nimby »…) sont présents dès la création des associations. Enfin, la manipulation technocratique, intellectuelle ou militante, de la forme elle-même offre également quelques belles distorsions par rapport au modèle de référence démocratique….
[7] Dans une seconde étape, j’ai eu ensuite tendance à retenir de ces histoires, à titre principal l’impossibilité finale de s’organiser collectivement, plutôt que les possibilités qui avaient été concrètement mises en œuvre quel que soit le résultat apparemment peu convaincant
[8] Mobilisation qui privilégie alors les relations verticales, la résolution individuelle, interindividuelle ou micro-collective, des problèmes posés plutôt que la revendication frontale de groupes horizontalement constitués ou la négociation collective face à des institutions
[9] Le « privilège » d’avoir accès durablement à la ville et à ses bienfaits, dans un contexte où la ville représente un milieu social hautement « désirable » de par la qualité supérieure des biens matériels et immatériels qui y sont "produits", échangés ou consommés... Certains objets ont évidemment un statut préférentiel dans l’accès à cette citoyenneté : matériels -logement, infastructures, équipements, emploi ou activité- comme immatériels -sentiment d'être à sa place, sécurité de cette "place", appartenances sociales et culturelles, droits de circulation et d'expression dans l'espace public...
[10] Les formes impliquant les élus d’une part et les ONG d’autre part sont celles qui ont le plus retenu l’attention ces dernières années, surtout dans une perspective d’action.
[11] On en trouvera quelques illustrations « Citoyenneté et intermédiation sociale » sous la direction de A.Hayot et F.Navez-Bouchanine, Association « Villes et territoires méditerranéens », Marseille, 1997.
[12] Quelle qu'en soit l'origine: demande des habitants, interventions des élus, ou actions gouvernementales ou non menées dans le cadre des nouveaux mots d’ordre "participatifs".
[13] Dans les quartiers non légaux par exemple la mise en place d’un tissu de commerces et services non prévus, non planifiés, fixes ou ambulants, illustre bien cette modalité individuelle » : l’ouverture d’un msid, la mise en place de certains dispositifs de ramassage d'ordures… sont essentiellement portés par des compétences individuelles bien que leur usage et destination collective d’une part ne fasse aucun doute et d’autre part constitue un des ingrédients de la réussite de l’initiative.
[14] Réussi pouvant alors signifier que le résultat obtenu est jugé satisfaisant, mais signifiant aussi son acceptation par l’environnement, social et surtout institutionnel… Le cimentage des derbs dans les quartiers illégaux a le plus souvent connu comme point de départ une action individuelle non contestée, ni par le voisinage, ni par les autorités…
[15] Les justifications peuvent puiser dans différents registres : la notabilité, héritée ou revendiquée sur de nouveaux critères comme le niveau d’instruction, le type de profession exercée et la relation avec le pouvoir(fonctionnaire ou militaire), le nombre(donc la notion de majorité), l’antériorité ou la statut d’occupation (le locataire n’ayant pas voix au chapitre, d’anciens occupants tentant de perpétuer les règles qu’ils ont mis eux-mêmes en usage), les nouveaux règlements formels de la copropriété (appui sur la notion de syndic) etc… A cet égard, l’observation de ce qui se met en place à Sala Al Jadida, nouvelle ville d’immeubles fournis clés en main et occupé depuis près d’une année est très instructif. Cf INAU, sous la direction de F.Navez-Bouchanine, « Habiter Sala Al Jadida, Etat des lieux un an après », Rapport provisoire, Rabat, Août 1998. Mais on peut aussi renvoyer à des travaux portant sur des quartiers plus anciens,cf plus particulièrement F.Navez-Bouchanine et S.Santelli, « Espaces publics et urbanité au Maghreb » rapport Plan Urbain, Paris, 1992.
[16] En se situant en-deça de toute formulation « romantique » ou idéalisée de ce terme.
[17] Un des cas les plus parlants est celui de ces habitants de de la médina de Fès expliquant l’absence d’actions par la disparition de tous les notables ….Mais dans le cas de la gestion des immeubles modernes en copropriété, on note des réactions assez parentes ; ainsi dans la récente enquête à Sala Al Jadida, nombre d’habitants soulignent qu’ils sont prêts à apporter leur appui à toute initiative d’entretien des parties communes à condition que quelqu’un d’autre la prenne !
[18] Il faudrait ici nuancer et distingue ce qui relève de l’intérêt directement personnel et illicite comme l’enrichissement (la petite histoire des initiatives sur l’espace urbain est remplie d’anecdotes, vraies ou inventées, sur la disparition de la « caisse »commune) et ce qui relève de stratégies d’accès à des pouvoirs divers. Les amicales de quartier ont par exemple constitué des tremplins vers la carrière politique, mais rarement dans un esprit de « salut collectif » du groupe constitué; réussies ou ratées, ces stratégies d’ascension individuelle ont eu des effets divers, mais souvent très négatifs sur les groupes constitués. On peut évoquer dans cet esprit la méfiance et le refus de l’aide proposée par une ONG à un groupe de jeunes du quartier Karyan el oued à Salé, , persuadés qu’une « combine » électorale se dissimulait derrière ces propositions (Expérience ENDA de création d’un local mis à disposition des étudiants du quartier Karyan el oued, Salé, 1994)
[19] Leurs qualités intrinsèques, l’image sociale qu’ils renvoient auprès de leurs pairs ou des autres concernés, les expériences antérieures. La présence récurrente dans les initiatives d’aménagement des rues de fonctionnaires ou de militaires n’est pas seulement dûe à leur statut social, généralement plus enviable que leurs voisins ou à leur niveau d’instruction mais à leur « parenté » statutaire et idéologique avec le pouvoir, qui en fait de véritables « passeurs »…
[20] Il ne faut pas perdre de vue que la plupart des actions collectives ont pour finalité dernière la satisfaction de besoins individuels.
[21] Cette dernière remarque ne signifie pas que je crois à une nécessaire et fatale recomposition convergente, unitaire, des populations dans leurs « quartiers » : c’est toutefois une hypothèse que je ne peux écarter, comme je ne peux non plus écarter le recours à une explication théorique situant le donné actuel par rapport aux couples durkheimien (solidarités organiques/mécaniques), ou tönissien (communauté/société), même si aucun des deux ne paraît pleinement satisfaisant. Cette remarque découle plutôt des réserves exprimées dans la première partie du présent article et se justifie par les tentatives d'instrumentalisation qui à partir d’une observation superficielle d’une compétence formelle projette sa reconduction ou multiplication sans tenir compte ni du contexte social qui a vu son émergence ni des circonstances particulières qui y ont présidé, avec tous les déboires qui peuvent advenir de cette réification et standardisation de la "compétence", pour les « manipulateurs » comme pour les « manipulés ».
[22] Mais elle peut également se déployer à l’égard de forces privées, par exemple économiques. Il faut rappeller toutefois qu’il est rare que des initiatives privées puissent se manifester sur l'espace public sans que, d'une manière ou d'une autre, une injonction, un encouragement, un consentement, explicite ou un "laisser-faire", ne soit intervenu de la part des pouvoirs publics. A.Abouhani a par exemple très explicitement montré dans ses différents travaux comment s'établit l'articulation entre pouvoirs publics et quartiers clandestins à travers le pouvoir notabiliaire. Mais nombre d'autres exemples plus microscopiques peuvent être avancés: la construction d'une mosquée, la mise en place d'un service privé informel de ramassage d'ordures, l'engagement d'un gardien ... se font rarement en dehors de toute intervention des autorités locales.
[23] Il n'est pas rare, dans certains projets (adduction d'eau potable, assainissement, conception d'un équipement collectif) que toute forme de compétence des habitants, technique ou autre, soit rejetée et niée par le technicien diplômé qui imposera sa vision rationnelle des choses, quelque soit le coût, social ou financier, et quelles qu'en soient les conséquences.
[24] Et du pouvoir politique tout court, mais on ne peut ignorer à cet égard, l’importance de la maîtrise de l’espace, urbain comme rural, dans la gestion de l’espace politique marocain, à preuve le nombre d’années où l’urbanisme et l’aménagement de l’espace ont relevé du Ministère de l’Intérieur au cours des trois dernières décennies.
[25] Comme peuvent l’être certains lotissements publics
[26] Je n'aborderai pas ici, faute de temps et en raison de leurs spécificités, les initiatives individuelles qui contribuent à cet aménagement -par exemple le développement de commerces et services- et qui sont davantage régulées par les lois du marché. A certains égards, ces initiatives sont pourtant directement concernées par l'intermédiation sociale laquelle peut influer sur leurs caractéristiques, leur développement, leur devenir.
[27] Comme on l’évoquait plus haut, l'histoire de ces quartiers regorge d'évènements qui montrent bien à quel point les autorités veillent jalousement sur leurs prérogatives et ont eu longtemps pour politique d'empêcher les habitants de se substituer à elles. (Cfr F.Navez-Bouchanine, 1993). Mais l'obstacle le plus fort est sans aucun doute celui de l'échelle territoriale à gérer; On le perçoit de manière très concrète dans le contraste entre la propreté et l'ordonnancement des petits derbs versus la saleté et l'absence d'aménagements des voies plus importantes.
[28] Les manifestations spontanées de rue, qui restent assez rares, échappent sans doute peu ou prou à cette catégorie. Rappelons quand même qu'elles recourent souvent à une "intermédiation" passive assez intéressante, à savoir brandir les portraits du roi en revendiquant le bien ou service demandé.
[29] Quartier « suivi » de 1979 à 1990.
[30] Cf notamment in « Espaces et Sociétés », 1991 et in «Maghreb, Machreq », 1993.
[31] Avec notamment une action de pression opiniâtre sur les services de bus de la ville pour obtenir à la fois des améliorations pratiques (fréquences, multiplication des arrêts, avec notamment pénétration à l’intérieur du quartier) et symboliques(changement, au fronton des bus, du nom de la destination, de « douar » Soussi, à connotation trop rurale, à « Hay » Soussi, acceptable aux yeux des représentations en termes d’urbanité.
[32] Les « textes » circulent entre amicales et sont par exemple assez souvent copiés ou repris tels quels y compris quand des différences s’imposeraient. Il faut voir là un manque de maîtrise des conditions de formalisation et d’institutionnalisation des compétences, et ne pas le confondre avec l’absence de compétences sur le fond.
[33] Les associations d’habitants, mêlant propriétaires et locataires, sont beaucoup plus rares. Sur le plan des effets sociaux, on imagine la différence fondamentale que ce critère de constitution peut induire.
[34] On renverra aux travaux de M.Ameur et en particulier à l’ouvrage réalisé par A.Filali et M.Ameur, « Développement urbain et dynamiques associatives », PGU/aNHI, Rabat, 1997. Cf aussi le mémoire INAU de A El Inani, Rabat, 1995.
[35] Le cas est particulièrement délicat quand le lotisseur fait partie du bureau de l’amicale car il a alors une raison supplémentaire d’être pris entre deux feux : comme lotisseur clandestin, il a intérêt à rester en bons termes avec les autorités, mais il lui faut aussi se concilier les habitants qui pourraient se retourner contre lui s’il se départissait de l’image éminemment cultivée de « protecteur ».
[36] Il ne faudrait pas en déduire que le « bureau » travaille en étroite articulation avec les habitants, avec sa « base ». J’ai montré ailleurs que c’était assez rarement le cas(références citées supra) et que nombre d’habitants interrogés à propos des actions collectives engagées disent n’avoir aucune information sur les actions en cours. Mais le bureau sait bien, pour être composé de propriétaires et habitants vivant la même situation à quelles conditions et exigences minimales il peut maintenir la légitimité de sa représentation
[37] Le seul « acte » public de reconnaissance qui ait été engagé depuis la dernière restructuration communale, laquelle a fait rentrer le quartier dans le découpage administratif urbain, est d’avoir rebaptisé le quartier. Ce fut d’ailleurs un acte à forte symbolique. Qu’on en juge : le quartier portait le nom, certes bien disgracieux, de Oued-el-khenz, littéralement la rivière puante, mais aussi par extension, égout, désignant d’ailleurs un égout à ciel ouvert qui traverse le quartier. Il a été rebaptisé Oued-ed-deheb, littéralement rivière d’or, mais en l’occurence aussi nom d’une province du Sahara récupérée par le Maroc anciennement colonisée par les espagnols, l’ex-Rio de Oro. Avec l’humour corrosif qui caractérise le commentaire politique de la rue, les habitants, interrogés sur l’action publique sur le quartier, se contentent de lâcher : « ils ont caché la m… sous l’or»
[38] Beaucoup de membres de bureau interrogés, à Salé comme dans d’autres villes et communes marocaines, pensent d’ailleurs que ce sont des textes intangibles, et que la forme et les modalités de constitution sont uniques et imposées par l’administration. On retrouve la même perception pour d’autres associations et fréquemment, sur le terrain, les personnes enquêtées demandent que leur soient envoyés les textes de création et règlements intérieurs des associations.
[39] Pour être plus exacte, ce n’est pas tellement que le décalage ne soit pas perçu, mais les deux choses sont disjointes et le dépôt de statut est regardé comme le passage obligé d’un obstacle administratif beaucoup plus que comme un instrument de définition et de spécification de ce qu’on est et de ce qu’on veut faire….
[40] En fait, il n’y a eu ni incitation, (et pour cause, car techniquement il y aurait eu beaucoup à redire) ni interdiction, donc ambiguité totale … Pour plus de détails sur cette action, cf A.Rihani, mémoire INAU, 1995.
[41] Sauf pour des femmes veuves et très démunies.
[42] Et un tantinet arbitraire puisque le caïd n’hésitait pas à jeter en prison ceux qui ne cotisaient pas !
[43] Cf à ce sujet R.Coulomb et alii (1997)
[44] Il s’agit exclusivement des ouvrages généraux et articles qui ont permis d’affiner la problématique. La bibliographie spécialisée, notamlment sur le Maghreb, n’est pas reprise parce que trop abondante.