FRANÇOISE NAVEZ-BOUCHANINE
Sociologue, Professeur et Chercheur
Travaux et publications > Les interventions en bidonville au Maroc. Une évaluation sociale > Conclusion générale
Conclusion générale

Le matériau extrêmement riche collecté au cours de ces bilans et en particulier du bilan empirique, l'envergure des hypothèses déployées de même que les découvertes inattendues en cours de route font que toute “conclusion” se risque à l'exercice de la lecture partielle, ciblée et donc incomplète de cet ensemble. Notre souhait est que des retours ultérieurs puissent être faits dans l’énorme matériau collecté, par la recherche, par les études en vue de l'action ou par les programmes de formation. Le contexte particulier offert par la mise en chantier d’une meilleure prise en compte du social, sous le label « maîtrise d’ouvrage sociale » permet désormais de l’envisager. Mais d’ores et déjà, on mettra ici l’accent, dans cette masse de données, sur quelques éléments qui paraissent centraux tant pour la recherche que pour l'aide à la décision en matière de politiques urbaines et pour la réflexion sur la mise en place de modes de gestion sociale des projets.

Plusieurs résultats majeurs avaient été mis en évidence par le bilan critique. Les uns étaient directement adressables au politique, au sens élargi du terme. Ils ont contribué à tracer des lignes de réforme (mise en place de nouveaux dispositifs réglementaires, meilleure articulation des acteurs concernés, implication et responsabilisation des acteurs locaux etc…) et à engager de nouvelles démarches et procédures de projet. Si ces ouvertures avaient encore besoin d’arguments et de réalités démonstratives, ou de raisons urgentes d’agir au plan institutionnel ou à celui de la « gouvernance », nul doute que le bilan empirique les renforcerait : les modalités de fonctionnement des projets décrits dans cette étude "vues d'en bas", l’impact, sur les habitants, de certaines discordances entre acteurs publics, les distorsions entre politiques annoncée et leurs réalisations effectives vont en effet dans le même sens.

C’est toutefois sur d'autres types de résultats que doivent s'ouvrir ces quelques pages conclusives et elles obligent à retourner aux principes et à la philosophie mêmes qui président aux interventions. Le bilan critique relevait en effet d'autres lignes d'action possible en relevant les failles dans les manières d’identifier, de concevoir, de suivre et de prolonger les effets des projets. Bien qu’on ne puisse, en aucun cas, considérer les changements à ce niveau comme indépendants de changements politiques profonds et dépassant nettement le secteur de l'habitat et de la politique urbaine, on ne peut non plus ignorer ou négliger leur semi-autonomie, leurs marges de manœuvre et les changements qu’ils appellent et autorisent d’ores et déjà, quelles que soient les modifications, radicales ou limitées, auxquelles aboutiront les efforts généraux. De plus, ils concernent plus directement, au sein des ministères et agences concernées, un nombre élargi de cadres, responsables, techniciens, acteurs publics directement au contact des projets. Et sur ces questions, la présente étude est très riche et fournit de nombreux éléments de réflexion.

Deux résultats du bilan critique, trouvent, dans les résultats du bilan empirique, des éclairages particulièrement intéressants.

Le premier montrait comment la seule détermination et conception de projets à partir d’une formulation de problème et d’esquisse de solution essentiellement spatiales manquait d’atteindre son objectif social, et ce, même si une partie des populations ciblées était bien bénéficiaires du projet. On trouve, dans les cas développés ici, des explications plus détaillées sur les mécanismes de cette sorte de diffraction sociale générée par ces projets à forte détermination spatiale.

Précisons bien le point de vue des sciences sociales sur cette question. Car il ne s’agit pas ici d'accréditer la croyance, toute illusoire, en la possibilité de projets qui n’auraient pas d’effets sociaux négatifs et en la capacité des sciences sociales de trouver les formules ad hoc. Par contre, il faut considérer que tout « projet » est un bouleversement dans la vie des habitants, et qu'à ce titre, il est donc susceptible d’avoir des effets, positifs comme négatifs, sur leur vie. Plus ce bouleversement concerne des populations fragilisées et démunies, et plus les conséquences négatives ont de résonances sur la vie quotidienne. Plus le bouleversement touche à des domaines variés de cette vie quotidienne –comme c’est le cas généralement des déplacements vers la périphérie- et plus cette résonance est forte. Enfin, plus il est involontaire, imposé, non concerté, et plus il comporte en lui des éléments qui freinent, voire mettent en péril, la recomposition de cette vie quotidienne après projet. La prise en compte du social, que suggèrent les résultats de ces bilans, est donc celle qui chercherait à accentuer les effets positifs des projets, d’une part, et surtout, à accompagner ou atténuer les effets négatifs, d’autre part. Et qui doit donc apprendre à les identifier avec leurs récurrences et leurs spécificités.

Au-delà de cette première orientation, les explications permettent également d’aller plus loin car elles montrent, plus particulièrement par les observations dans les reliquats et bidonvilles sans intervention, des faits, processus et perceptions qui permettent de comprendre les conséquences de ces effets sociaux négatifs sur le spatial lui-même. Ces observations montrent en effet les mécanismes complexes, mais implacables, qui conduisent des ménages bénéficiaires à lâcher prise et à retourner au précaire, à l’informel, au périphérique . Il ne s'agit pas de nier ici l’existence de ménages « habitués », qui excellent dans la recherche répétée du bénéfices d’opérations de ce genre; mais à côté de ces spécialistes opportunistes qui ne représentent qu'un part infime, les enquêtes nous font entrevoir comment la complexité de la structure familiale bénéficiaire, les mésententes dans la fratrie, l'incapacité financière de lancer le projet de construction, les pressions spéculatives externes (dans certains cas, avec l’implication, ou au moins la non–régulation par les autorités) conduisent à ces boucles régressives…

Le second résultat remarquable du bilan critique concernait la quasi-impossibilité de mise en évidence d'un type d’intervention qui s’imposerait comme “ modèle ” en raison de son efficacité, de son taux de réussite et de son acceptabilité sociale. Ceci ne signifie pas qu'il n'y ait rien à retirer, en termes de leçons, des différences entre projet, ce que nous ferons plus loin. Toutefois, si le relogement faisait apparaître quelques critiques convergentes tant en termes de montage -donc d’efficacité physique à long terme- qu’en termes d’accessibilité et de réponse à la demande -donc d’efficacité sociale à court et long terme- un départage clair entre recasement et restructuration semblait, sur le long terme et dans le cas de la grande ville en tous cas, assez difficile à faire. Ce qui était alors pressenti, c’était que les conditions particulières du site antérieur, l’opération proposée, les modalités de conduite des projets, les attentes de la population, et la gestion ultérieure des quartiers ainsi aménagés ou réaménagés, pouvaient avoir, sur l‘évolution des projets, un impact souvent décisif propre à renforcer, ou au contraire, à relativiser les effets positifs escomptés.

Sur ce deuxième résultat, le bilan empirique fournit non seulement une confirmation mais aussi des illustrations lumineuses qui permettent, en particulier, d’aller plus loin sur l'impact des modalités socio-politiques de la conduite des projets. S'il montre de manière plus fine les raisons qui font préférer tel ou tel type d'intervention, il montre en effet surtout les problèmes posés par la multiplicité des pouvoirs, formels et informels, qui jouent de manière anarchique, voire carrément à contre-courant dans ces interventions. Il rend compte également des revendications de plus en plus insistantes des habitants quant à ce qu'ils considèrent comme leurs droits et que certains nomment "citoyenneté", revendications à la mesure des frustrations passées et des insatisfactions actuelles. Enfin, il suggère fortement comment ce déni de citoyenneté rejaillit en effets négatifs, par la déresponsabilisation des habitants et par l’incitation, très vive, voire incontournable, à recourir à toutes les voies possibles de salut individuel. Ces dernières vont de la mobilisation clientéliste à la corruption en passant par tous les arrangements et bricolages dont quelques exemples montrent bien qu’ils sont rarement des « jeux à somme nulle » : il y a donc toujours des perdants ou des grugés dans l’affaire !

Au-delà et à cause de ces résultats, le bilan critique concluait à l'impérative nécessité d'abandonner les grands programmes monolithiques prédéterminés au niveau national et appelés à se développer comme autant de "clones" sur les terrains locaux[1]. Cette conclusion allait d'ailleurs dans le même sens que l'analyse de nombre d'acteurs publics et débouchait sur une des recommandations majeures découlant de l'évaluation des expériences passées : la nécessaire évolution vers une responsabilisation locale en matière d'identification de projet et donc, à nouveau,  vers des formes d'alliance ou de contractualisation entre administration centrale et instances locales, au premier chef, les collectivités locales et les associations d'habitants. Mais ce bilan allait plus avant, et suggérait de rendre réellement effectives, par le biais de nouveaux modes d'approche,  les intentions affichées du SEH; il était alors question de mettre au point de meilleures méthodes d'identification et de formulation des projets pour que, de la conception à l'évaluation, ces derniers tiennent fondamentalement - et non formellement-  compte des données et du contexte locaux.

A cet égard, la richesse des données socio-économiques et socio-politiques accumulées au cours du bilan empirique n'est que partiellement exploitée. C'est ce qui justifierait un travail de fond strictement orienté sur les leçons à en tirer pour mettre en place une maîtrise d’ouvrage sociale[2]. On tentera, toutefois, dans les pages qui suivent de structurer et synthétiser quelques données majeures qui ressortent de ce bilan et qui se retrouvent de manière récurrente dans les différents projets évalués.

I. Des effets sociaux des projets

Le bilan empirique montre bien que chaque type d’intervention a des effets sociaux positifs comme négatifs:  même la plus décriée, comme le relogement, fait apparaître des effets positifs objectifs et génère de la satisfaction; inversement, le recasement sur lot ou logement embryonnaire, qui reste apparemment le plus apprécié, entraîne des effets négatifs objectifs et produit ses "insatisfaits". L’évaluation se devait donc, en priorité, d’énoncer ces effets et de tenter d’expliquer leur caractère –positif, négatif- en les reliant aux situations données, aux contextes

-économique, social et politique- locaux, ainsi qu'aux modalités de leur mise en œuvre, notamment en ce qui concerne le traitement réservé aux habitants.

Mais, deuxième élément majeur, ce bilan met en lumière l'effet de diffraction sociale entraîné par chacun des types d’intervention : le milieu bidonvillois, d’apparence faussement homogène (ou, en tous cas, d’une homogénéité relative, due aux conditions matérielles) se transforme : cette homogénéité éclate en effet dès qu’une intervention extérieure apparaît. On peut dès lors distinguer des postures  “gagnantes”, qui justifient pleinement les politiques et légitiment la reconduction de ces dernières dans d’autres sites; des postures de statu-quo, qui sont parfois beaucoup plus mal vécues que les situations passées[3] ; et enfin des postures perdantes, véritables cumuls des effets négatifs qui rendent hautement improbables les effets d’intégration et de bénéfice réel de l’opération.  Il est important de saisir que la question de cette hétérogénéisation ou diversification doit s’analyser en termes statiques comme dynamiques : pour l’aspect statique, l’homogénéité dans les bidonvilles eux-mêmes est souvent un effet d’optique lié à la baraque; comme le disent les habitants, « la baraque cache tout » et donc, dissimule des différences pourtant réelles. Pour l’aspect dynamique, l’effet projet déclenche des stratégies et déploiements familiaux, sociaux, économiques, politiques…..qui forgent des itinéraires et préparent à des issues différentes.

Cet effet de diffraction qui intéresse au premier chef la recherche fondamentale comme l’action dite humanitaire devrait être davantage au centre de la réflexion sur les nouvelles politiques. Indépendamment des objectifs d’efficacité sociale interne des projets, les nouvelles politiques devraient en effet tenir compte au minimum des facteurs les plus lourds qui pèsent sur cette diffraction et ceci, au titre de deux motivations généralement considérées comme prioritaires au regard des responsabilités publiques des aménageurs et constructeurs, l’une, politique, l'autre, urbanistique :

- Réduire, à court et à long terme, les effets négatifs des exclusions sociales encourues par les “perdants", mais aussi des difficultés d’intégration connues par les groupes en statu-quo, et enfin des difficultés réelles de faire face aux défis quotidiens, y compris chez les gagnants.

- Eviter les effets négatifs induits sur le reste du tissu physique de la ville tant il apparaît que l’issue, pour une partie des bénéficiaires, est d’aller vers le clandestin ou vers d’autres bidonvilles[4] : on sait en effet que cette opportunité est très largement exploitée, pour leur bénéfice personnel, par des acteurs, privés comme publics, qui sont donc toujours prêts à "réactiver la pompe".  

C’est  pourquoi, au moment de conclure ces bilans, nous avons accordé, dans l’épaisse densité des données recueillies,  un statut privilégié à tout ce qui peut expliquer ces diffractions. Cette option conduit donc à développer tout ce qui permet de mettre en évidence des faits, processus, données qui, soit, acquièrent,  de par leur répétitivité, une certaine force prédictive, soit appellent au moins à la mise en place de dispositifs[5]  justifiés par les principes de responsabilité et de précaution liées à l’action publique. Une large partie des cadres pensent qu’un ministère technique ne peut être tenu pour responsable du chômage, des discordes familiales ou conjugales ou du décalage entre moyens et aspirations des ménages ou des individus. Il est vrai que c'est une évidence dont les évaluations sociales ont parfois un peu tendance à ne pas s’embarrasser. Mais que des techniciens continuent à ne pas intégrer ces données aux opérations alors même que ces dernières se heurtent de plein fouet à ces problèmes sociaux et ont un impact direct sur la manière dont les habitants les vivent ou essaient de s’en accommoder paraît incompatible avec les nouvelles orientations des politiques publiques où les fonctions de régulation sont plus que jamais requises. Par ailleurs, il serait d’autant plus insensé de ne pas en tenir compte qu’un constat,  clair et sans échappatoire possible, s’impose désormais à chacun : nombre de projets sont mis en échec sur leurs objectifs urbanistiques, financiers, économiques, environnementaux… en raison de leur inadéquation sociale.

 Accorder une importance centrale aux facteurs responsables de cette diffraction sociale, c’est donc prendre les précautions requises en fonction des effets attendus de telle ou telle forme d’intervention. Cette pensée de la précaution devrait pouvoir aller jusqu’à l’abandon d’une idée de projet au profit d’une autre, moins risquée socialement.  Mais dans les cas où il n'existe pas de “ meilleure ” alternative, elle doit aussi conduire à imaginer l’ensemble des mesures ou dispositions qui pourraient relativiser ou diminuer les effets négatifs des projets. C’est également elle qui devrait dans le futur, si la confiance et la transparence sont restaurées, s’orienter vers la recherche de solutions différenciées selon les cas de départ[6]

L’examen des facteurs qui agissent sur la diffraction sociale est donc tout sauf un “ luxe ” de la recherche fondamentale ou une simple question “ théorique ” éloignant du pragmatisme opérationnel, arguments si souvent opposés aux critiques des sciences sociales. Cet examen offre toutefois une difficulté majeure. Car, selon les cas, ces facteurs peuvent jouer à plusieurs niveaux, ne pas jouer du tout, ou même jouer dans des sens contradictoires. Ceci rend toute liaison mécanique impossible à envisager et met en évidence le caractère infiniment délicat des tentatives de prédiction. Ce constat, qui a trop souvent servi à justifier l'absence de prise en compte du social, prêche fortement en faveur d’un suivi solide des projets ainsi que d’une certaine flexibilité en cours, seule apte à faire face au déroulement réel de l'histoire d'une intervention. 

Pour y voir plus clair, on peut distinguer, parmi ces facteurs agissant sur la diffraction sociale, les facteurs externes et internes au ménage.

Les facteurs externes aux ménages

L’enquête nous permet d’en dénombrer au moins trois qui sont  constants, sans être exclusifs :

- Tous les projets analysés apparaissent comme une proposition d’accès à un nouveau modèle d’habitat et d’espace urbain, voire dans certains cas, à un  nouveau mode de vie.  C'est à travers l’offre physique et le statut d'occupation que passe cette proposition et bien sûr, elle s'impose à eux à des degrés divers selon le type –le relogement en immeuble collectif ayant un impact plus fort, mais il ne doit pas occulter l'impact de la simple restructuration  sur place-.  Ceci ne va pas sans effets sur le modèle socio-économique d’organisation du ménage. On constate en premier lieu que le projet est potentiellement porteur d’effets sur le type de ménage : il sous-entend le plus souvent le passage de la forme polynucléaire à une forme nucléaire. Mais si ce passage suit en cela ce qui est déjà une référence et une valeur sociales, l'effet inverse peut résulter d’une incapacité économique de faire face. Le projet peut aussi avoir des effets sur la taille. Il peut enfin modifier le rapport de forces économiques à l’intérieur du ménage, quand il ne modifie pas complètement la structure de propriété[7].

Les modifications les plus paradoxales apparaissent dans le relogement en immeubles collectifs comme le montre bien l'exemple de Attacharouk. Favorisant la nucléarisation par le dispositif physique, la freinant en termes économiques, le dispositif spatial prévu rend aussi très problématiques le maintien, comme la recomposition,  des formes  polynucléaires "de survie". A l'autre extrême, le logement restructuré déclenche un processus de rattrapage qui peut créer des tensions et des conflits entre nucléarisation souhaitée et polynucléarité raisonnée. 

- Les projets apparaissent également comme des nouvelles ressources offertes aux stratégies des ménages. Mais ces ressources sont attractives tant pour les ménages que pour les individus qui les composent.

Ainsi, face à cette ressource offerte, le ménage se transforme en sous-groupes ou somme d’individus qui ont chacun leur stratégie à défendre, alors qu'il apparaissait antérieurement comme une unité.  Ce constat est particulièrement net. Il renvoie notamment à ce que représente le logement dans la vie des marocains urbains :  une valeur d’usage importante, notamment par l’ancrage qu’elle procure dans l’urbain à défaut d’un ancrage économique sûr ; une valeur d’échange dont atteste le “ marché ” des baraques avec ses fluctuations, ses emballements, ses spéculations; enfin, une valeur patrimoniale, laquelle relève, pour la transmission générationnelle, de règles sociales largement codifiées, qu'elles soient traditionnelles ou "modernes".

Si le projet, comme nouvelle ressource, peut générer les regroupements solidaires ou les arrangements collectifs, il crée aussi une opportunité qui peut être manipulée ou mise à profit de manières diverses, générant des situations nouvelles que les ménages ne peuvent plus gérer de la même manière qu’avant. On voit ainsi émerger des traitements de situation dont le caractère extrême est sans doute limité mais qui renvoie, sur tous les autres cas, une lumière intéressante. Par exemple, des contestations et/ou négociations entre frères sur “l’héritage” que représentent le logement voire même la simple attribution[8]. Mais on relève aussi la misère extrême de sous-groupes familiaux isolés qui ont tenté de mettre à profit l’attribution aux adultes mariés alors qu’économiquement, ils ne constituent pas des entités “ viables ” (cf. de nombreux cas en particulier à Haouma Nçara). On observe encore des ménages "lâchés" par des membres contributeurs (grand fils, frère …) soit parce que le produit offert n’était pas capable de les abriter tous, soit parce que leur investissement individuel risquait de se dissoudre dans une propriété inscrite au seul nom du père[9]. On relève enfin des cas d'occupation, par force, d’enfants qui n’étaient plus résidents, qui n’ont pas nécessairement contribué, mais qui estiment avoir un “ droit ” sur le logement au même titre que ceux qui y sont restés.

On le voit, dans ces moments de grand changement, les modifications de stratégies peuvent n'affecter que les dimensions résidentielles; elles peuvent aussi et toutefois les déborder et atteindre d'autres dimensions  de la vie : l'activité, l'affectif, le régime d'échanges sociaux …. Ces derniers peuvent être mobilisés ou stimulés par cette ressource et des conflits peuvent naître soudain entre stratégies résidentielles et stratégies professionnelles ou familiales. Le cas le plus clair est sans doute ce jeune chômeur qui a vendu, à l’insu de sa mère, l’attestation d’attribution de la parcelle pour “ acheter ” un contrat d’émigration. Dans son extrémité, cet exemple montre bien comment une opportunité soudaine, dans un milieu défavorisé,  peut être complètement déconnectée de son objectif premier et se voir attribuer, de manière individuelle ou collective, une valeur stratégique différente, qui se “ monnaie ” alors ailleurs que dans l’habitat. On enregistre aussi des perturbations sérieuses dans les régimes d'échange et de solidarité tant à l'intérieur du ménage que dans la famille élargie au moins dans deux cas de figure qui sans être généralisables sont fréquents : le monnayage de l'aide contre un droit quelconque sur le bien acquis ou le refus de prêter parce que le remboursement est plus qu'aléatoire.  De manière moins répandue, on notera les effets sur les projets de mariage que suscitent les possibilités d'accès à un lot ou un logement, mais aussi inversement, la "manipulation" du mariage comme stratégie d'optimisation face au recasement[10]

- La vie des projets ne peut s’analyser sans prendre en compte la quantité et la qualité de l’offre du système d’habitat local, quantité et qualité qui incluent  les tolérances forcées qu’impose aux pouvoirs publics le poids du nombre[11]. Au moment de se positionner, l'attributaire a présentes à l'esprit en face tout à la fois l'offre formelle et informelle. Le bilan empirique confirme bien que l’existence, l’accessibilité et la reconnaissance, même tacite, d’une certaine  légitimité d’occupation de toutes les autres opportunités d’accès à l’habitat sont, non seulement connues, mais pèsent largement dans la balance au moment des décisions (F.Dansereau et F.Navez-Bouchanine, 1995). Autrement dit, les marchés, formel et informel liés,  ont un retentissement notoire et constituent des facteurs  influençant largement les comportements. 

A Bachkou, Casablanca, la différence d’offre entre le premier projet de relogement et le second a renforcé la position collective de maintien sur place. Les habitants élaborent des scénariis sur diverses conjectures politiques et médiatiques[12].  Pour Haouma Nçara, à Tanger, le réservoir d’accueil presqu’inépuisable de l’habitat clandestin s’est substitué à l’offre publique soit par incapacité de construire soit en raison du retard mis à l’aménagement d’une partie du lotissement. A Attacharouk, Casablanca, l’effondrement de la valeur des appartements rend aujourd'hui les départs beaucoup moins faciles aujourd’hui qu’ils ne l’ont été; cela n'aura pas que des effets sur les actuels habitants : ceux qui attendent toujours à Ben Msick la suite des déplacements intègrent déjà cette donnée et son évolution future dans leurs calculs. On notera aussi que si ce "système" d'habitat n'offre pas d'arguments d'optimisation économique, alors il facilite la revendication, l'opposition ou la résistance au projet. C'est ce qu'on peut pressentir pour Bachkou. C'est en tous cas ce qui  a été d'ores et déjà constaté à Karyane El Oued (Salé), cas étudié hors la présente étude mais sur lequel les conclusions convergent : la proposition de déplacement  à Sala-Al-Jadida, avec ses ratés et les pressions maladroites au déplacement, n’ont fait que renforcer les habitants dans le sentiment d’inadéquation et de désavantage de ce projet, comparé  à cet océan de “ clandestin ” en voie de régularisation dans lequel il n'était qu'un petit ilôt immergé. Face à l'offre d'un logement collectif situé à 10 km de la ville, la revendication à un même traitement de régularisation est apparue d'une telle évidence que la réaction collective de refus n'a étonné presqu' aucun des acteurs publics au fait des péripéties des divers projets d'intervention sur ce bidonville.

Les facteurs internes aux ménages

Les ménages réagissent de manière variée aux effets de l’offre qui leur est faite et aux diverses possibilités de consolider l’accès aux biens proposés par les projets. Certaines de ces variations relèvent plus des différences psychologiques que socio-économiques et elles ne renvoient que peu d'indications vers l'action sociale publique.  D’autres pourtant offrent des convergences sociales telles qu'elles sont directement adressables à des mesures publiques : mesures souvent dites  "d’accompagnement", plus orientées vers des formes traditionnelles d'aide ou mesures “d’empowerment ” ou d “enablement" [13].

L’examen de ces facteurs internes aux ménages exige toutefois, sauf pour certaines combinaisons de facteurs suffisamment lourds et connotés (par exemple : ménages de personnes âgées, seules et sans ressources), qu’on aille au-delà des éléments habituellement identifiés comme déterminants. La présente enquête nous amène à relever trois éléments majeurs :

- La capacité individuelle d’un, ou de plusieurs actifs, de s’insérer dans des activités économiques - ponctuelles, ou à plus long terme- sous l'effet de stimulation du projet résidentiel. Elle paraît peu liée à l'âge, et assez peu au niveau d’instruction;  par contre le sexe, surtout chez les jeunes non instruits, semble jouer un rôle non négligeable. Le constat en est ainsi fait sur le terrain et confirmé par les personnes-ressource, surtout à Casablanca et Tanger : les jeunes filles arrivent assez bien à s’insérer, parfois au prix de sacrifices et de conditions de travail très dures, ce que n’arrivent pas à faire les garçons dont certains interviewés, qui revendiquent totalement leur droit aux combines, coups et  “ bricoles ” de survie …s'ils ne peuvent accéder à un argent de poche fourni par les actifs du ménage. A Casablanca comme à Tanger, les garçons interrogés soulignent qu’à l’origine de cette différence, se situerait une attitude de rejet des chefs d’entreprise qui préfèrent recruter les filles, plus dociles et plus travailleuses.

- La capacité de mobiliser de manière cohérente et convergente, à l’intérieur du ménage concerné par le déplacement ou l’amélioration, toutes les ressources imaginables. Cela se fait soit de manière autoritaire sous la houlette du père de famille, ou du chef de ménage - mais apparemment de plus en plus rarement- soit par l’adhésion consensuelle, avec contre-partie, matérielle ou symbolique, au projet : cela peut aller de la contribution effective des membres actifs, qu’ils l’aient été auparavant ou qu’ils s’y mettent pour l’occasion, à l’acceptation d’un programme d’épargne forcée ou “ d’austérité ” imposée par le chef de ménage, ou par une épouse ou un autre membre, convaincu par l’objectif et capable de convaincre les autres !  Inversement, cette incapacité à mobiliser autour d’un projet commun peut constituer le début d’une inadaptation au projet. Il faut ici rappeler que l'unité apparente du groupe domestique, avant comme après le projet, ne correspond pas nécessairement à une unité économique, qu'on l'analyse en termes de production de ressources ou de consommation. Les raisons en sont multiples et les explications traditionnelles –séparation des biens entre époux- sont autant à considérer que les explications modernes -l'impact des désirs d'individuation  des producteurs de revenus-. La centralisation en un budget unitaire du ménage est déjà un mythe avant l'opération, et cette dernière ne contribue pas nécessairement à l'unification des efforts pour les raisons que nous avons déjà évoquées plus haut.

- La capacité de mobiliser à l’extérieur du ménage les ressources et  opportunités familiales, socio-économiques, institutionnelles permettant de mettre à profit le projet. A revenus et configuration familiale égaux, des différences de solvabilité réelle se font jour tant pour l’accès au droit d’attribution, qu’à la construction et/ou l’amélioration apportée. Elles sont explicables par l’existence de personnes de la famille étendue qui se sentent suffisamment concernées par le projet que pour contribuer, ou prêter sans conditions. Mais cela ne s’arrête pas là et on note également des ménages ou individus qui disposent d’un capital social tel qu’il leur assure une mobilisation élargie de  ressources non familiales : voisins, patrons, personnes de la même origine, tous aptes à procurer soit des fonds ou de l’aide en nature, soit des possibilités de gagner de l’argent complémentaire. Enfin, un troisième cercle, plus limité, est celui mobilisé par des individus ou ménages capables d’approcher, par eux-mêmes ou par l’intermédiaire de proches,  les milieux institutionnels, (administrations diverses, partis, ou associations) et d’en obtenir des aides, des intermédiations ou des sources de revenus (par exemple, des “ agréments ” de taxi).

- Enfin, un autre facteur qui différencie les ménages et peut expliquer les différences entre trajectoires "gagnantes" et "perdantes" réside dans les valeurs que ceux-ci mobilisent pour arbitrer des situations complexes où la solution n’est jamais évidente ou unique. Ainsi, si un ensemble de dits religieux, de référents sociaux, de proverbes, ou d’énoncés moraux ou idéaux constitue bien une sorte de fond commun à la majorité des ménages, ces derniers n’y puisent pas tous de la même manière ni surtout en les soumettant à un même classement hiérarchique au moment de trancher ou de faire un choix. Ainsi, l’attachement aux valeurs patrimoniales peut passer au second plan et permettre, pour résoudre un problème à court terme, de négocier un comportement qui peut même passagèrement les contredire. Par contre, le primauté de cet attachement conduira certains à s’accrocher à leurs baraques. D’autres exemples pourraient être pris mais l’essentiel à en retenir est que dans les situations observées, on pressent bien qu’à côté de moments où cette hiérarchisation est individuelle, éventuellement déterminée par l'existence d'alternatives, il arrive aussi des moments où un débat collectif, ou des discussions à l’intérieur d’un groupe, génèrent une sorte de priorité collective; on le voit bien dans l’exemple des baraques de Kheir1 (Tanger) où l’ensemble des ménages a été impliqué dans un âpre débat sur le crédit et sur le taux d’intérêt, générant une norme locale et momentanée de refus d’un taux d’intérêt supérieur à 3 ou 4%, alors que nombre d’enquêtes montrent que le recours individuel au crédit, y compris à des taux usuraires, est fréquent.  Ce qui, dans ce cas précis, joue plutôt négativement par rapport au projet et au sort des ménages, peut aussi inversement jouer un rôle plus positif dans le cas de décisions qui auraient un caractère globalement consensuel.  

Ces différents facteurs ont donc une importance certaine sur la manière dont les "bénéficiaires" de projets réagissent à ces derniers. Si leur valeur prédictive n'est pas simple à mettre en équation, ils offrent toutefois un vaste champ d'action à ceux qui veulent réfléchir au montage des projets dans une perspective où précaution et flexibilité remplaceraient montage figé et déroulement mécanique.

Toutefois, l'intensité, la variabilité et la nature des effets sociaux des projets ne dépendent pas seulement de grands déterminants externes ou internes aux ménages: ils peuvent aussi dépendre, de manière relative, du type d'intervention menée, et de manière plus absolue, des modalités de conception et de mise en œuvre des projets.

II. Interventions et modalités de déploiement

Les types d'intervention

Les habitants classent les différents types d’intervention dans un ordre hiérarchique convergent et l’explication des raisons qui justifient ces préférences est assez consensuelle.  Des pensées dominantes s’exprimant sur une même opération n'empêchent toutefois pas des convergences entre différentes formes d'intervention. Des divergences s'expriment également qui soit marquent une différence d'histoire ou de posture des ménages, soit annoncent un changement d'appréciation. Rappelons que les différences entre habitants interrogés concernent aussi le fait d'avoir ou non connu une intervention, ce qui peut modifier le positionnement.  On traitera donc d’abord des formes sur lesquelles les expressions convergent pour nous pencher ensuite sur les autres.

Un assez large plébiscite s'exprime en faveur du logement embryonnaire acquis avec de grandes facilités de paiement. Hay Moulay Rachid à Casablanca, Jbel Raïssi à Rabat et Casa Barata à Tanger constituent les références-phares de nos interviewés. La justification principale à cette préférence marquée est double : d’une part, le déplacement est moins dur à supporter, moins coûteux (pas de reconstitution de baraque) et son accessibilité moins aléatoire[14] quand une pièce préexiste, contrairement au simple lot de recasement.

Pour une évaluation plus affinée, on tiendra compte du fait que les cas référenciés se caractérisaient à la fois par un prix relativement accessible et des conditions de paiement très fractionné. Mais d’autre part, les habitants apprécient aussi le fait que ce soit un tissu ordonné, aéré, aménagé qui permet d’envisager une bonne qualité de vie urbaine. Cet argument est souvent avancé par comparaison avec la restructuration. On  notera toutefois que ce dernier argument, souvent avancé par ceux qui n’ont pas vécu cette expérience, conduit à des appréciations relativement différentes à Jbel Raïssi, seul cas vécu de notre échantillon: ce sont alors les qualités intrinsèques de l’espace limitrophe auquel ont eu droit les attributaires qui fait varier cette appréciation de la qualité urbaine, prouvant par-là que le recasement sur lot embryonnaire ne suit pas nécessairement le modèle de trame homogène et à accessibilité identique.

Un refus assez net par contre marque deux “ produits ” : la location et les ZAP (zones à aménagement progressif). Le refus de la location est justifié par le statut de quasi-propriétaire dans lequel des années de résidence en bidonville les ont conforté. Il n’est pas impossible que cette perception change avec le temps et avec une offre de produits ad hoc, mais il faut bien dire que pour la majorité de ceux qui ont connu ce statut, il ne renvoie qu’à des connotations négatives: coût élevé, le plus souvent conditions de confort et de promiscuité difficiles, caractère aléatoire de l’ancrage urbain.

Par contre, il y a peu de chances de voir évoluer spontanément et facilement les prises de positions sur les ZAP chez ces habitants ayant tous en commun une expérience d'urbanité -actuelle ou antérieure- plutôt satisfaisante, un accès à un équipement collectif bien meilleur que dans les implantations périphériques et une bonne proximité des centres-villes.

La ZAP en soi est certainement un produit compétitif par rapport aux clandestins périphériques récents; elle peut sans aucun doute constituer une solution providentielle pour de nouveaux arrivants ; elle peut sans doute également attirer de jeunes couples en recherche de décohabitation, mais elle n’a guère d’attractivité pour les ménages anciennement urbanisés, tels que se définissent eux-mêmes les bidonvillois centraux, et encore moins quand le chef de ménage est une personne âgée.

Les autres produits conduisent à des positionnements plus nuancés

Si le recasement reste aussi largement apprécié, et continue à constituer le modèle implicite de toutes les opérations (sauf à Casablanca), la difficulté d’y faire face apparaît à l’évidence. Du coup, même en continuant à le “préférer” -pour sa flexibilité, sa sûreté de statut, sa valeur d'accès au sol urbain- une partie des habitants ont pris conscience des difficultés auxquelles il peut conduire et hésitent à revendiquer son adéquation avec leurs possibilités réelles d’y accéder. Dès lors, les appréciations peuvent redonner aux autres “ types ”, notamment au relogement, une place que le bilan critique n’avait pas vraiment laissé supposer.

Concernant donc le relogement, il est certes très clairement rejeté par une majorité, à la fois pour le type d'habitat et pour la localisation, les deux se combinant pour produire un manque d'urbanité beaucoup plus ressenti encore que dans les lotissements de recasement. On rappelle en effet que dans ce dernier type, la dynamique de création de commerces et services peut permettre un rattrapage plus souple et plus rapide d'un certain niveau urbain[15]. Dans ce positionnement sur le relogement, il faut néanmoins tenir compte à la fois de ce qu'en disent ceux qui en parlent a priori et ceux qui l'ont vraiment vécu, auxquels se joignent quelques autres  qui, sans l'avoir expérimenté, en ont une analyse assez proche. Ces différences annoncent peut-être un changement dans le positionnement général.

Car malgré leur histoire un peu frustrante, les habitants d’Attacharouk ne sont en effet pas nécessairement les opposants les plus acharnés. Plusieurs d’entre eux soulignent même la facilité ainsi offerte à ceux d’entre eux qui n’auraient de toutes façons pas eu la possibilité de construire eux-mêmes. Rappelons toutefois qu’un des facteurs d’acceptabilité majeurs d’Attacharouk reste son faible coût et ses modalités de paiement adaptées. Telle qu’ils nous la livrent eux-mêmes, leur histoire collective est certes passée par des moments très différents, lesquels ont pu générer des positionnements variables. Mais aujourd’hui, -et sans donner à ce “ temps ” une immuabilité que rien ne garantit puisque l’avenir du quartier et de son environnement peuvent ouvrir à toutes les suppositions[16]-  l’appréciation continue à être diverse,  de l’adéquation relative à l’inadéquation manifeste. Certains des ménages, frustrés et mécontents il y a dix ans par l’annonce du changement d’opération se déclarent aujourd’hui satisfaits du logement  occupé. Ce ne sont pas nécessairement les plus aisés, les plus "modernes" ou les plus instruits. Mais ce sont ceux qui, socialement et économiquement, peuvent assumer une condition de famille nucléaire. 

La restructuration est une question encore plus complexe et qui fait accomplir un cheminement intellectuel un peu inverse du précédent : alors que l’immeuble est rejeté a priori et finit par se faire partiellement accepter, la restructuration apparaît comme une solution parfaite a priori mais dont les conséquences, vécues ou imaginées[17], suscitent au contraire des remises en cause. Comme lors de l'atelier de Rabat (Septembre 1999), on est amené ici à faire la différence entre le principe de restructuration d’une part, et d’autre part, son application et sa gestion ultérieures.

Le principe de restructuration apparaît en fait la meilleure du point de vue accessibilité et ancrage urbain[18]; elle a des défauts majeurs lorsque les superficies sont trop petites et surtout lorsque les voiries sont trop étroites et malaisées d‘accès, Doum additionnant ces deux caractéristiques. Elle devient carrément problématique quand la gestion ultérieure, soit ne suit pas, soit laisse déborder des limites admissibles[19] d'occupation. Certes, le contexte général dans lequel se déploie la restructuration a un impact majeur sur l’appréciation finale : il est clair que le doublet Jbel Raïssi/Doum a été vécu non comme une allocation rationnelle selon des possibilités et des contraintes, encore moins comme un choix, mais comme une discrimination entre deux formes d'intervention dont l'une est vécue comme "au rabais". Il est donc assez logique que ceux qui auraient souhaité  ou estimaient être en droit d’y aller se sentent frustrés de n’y avoir pas accédé. On retiendra toutefois que l'analyse que font de la restructuration les habitants interrogés qui n'en n'ont pas fait l'expérience rejoint, pour le long terme, les critiques des précédents.

Les modalités

Il y aurait beaucoup à en dire, notamment pour relativiser ce qui vient d'être dit à propos des différences entre types, que peuvent atténuer ou au contraire accentuer les modalités de déploiement des projets, de la conception au suivi. Nous ne retiendrons ici que les éléments les plus saillants, tout en soulignant que ce sont aussi ceux sur lesquels un travail ultérieur mériterait d’être mené en vue de les traduire en recommandations opérationnelles pour les identifications et montages des futurs projets.

- Ce qui frappe sans doute le plus, toutes opérations confondues et nonobstant quelques différences ponctuelles, c’est à la fois l’évolution des mentalités ainsi que celle de la capacité d’exprimer ouvertement des positions, analyses ou stratégies, personnelles comme collectives, suscitées par les projets. Cette évolution touche aussi bien les projets réalisés que ceux à venir. Non dépourvue de paradoxes et de contradictions, cette évolution est porteuse, pour les projets tels qu’aujourd’hui conçus et menés, d’éléments qui peuvent jouer positivement ou négativement et doivent donc être bien compris :

- L’absence d’information, la mise à l’écart de toute forme de décision, même ponctuelle et les concernant directement, bref le fait que dans ces opérations, ils soient souvent considérés comme des pions sur un échiquier leur apparaît de plus en plus intolérable. A cet égard, il faut souligner que les efforts d’information que les décideurs pensent en toute bonne foi avoir faits se révèlent souvent inadéquats quantitativement et qualitativement face aux autres sources d’information, frontales ou par la bande, dont sont abreuvés les habitants en période de projets.  

- L ’absence de clarté, les “ magouilles ”, le clientélisme, la corruption, le double langage ou le recours à des formes apparemment démocratiques mais ouvertement contrecarrées par les autres pratiques administratives sont dénoncées. Ils le sont avec plus ou moins de virulence selon les sites, y compris dans ceux où aucun projet n’existe. Le silence officiel ou les messages contradictoires qu’ils reçoivent font ainsi l’objet d’efforts intenses de lecture, d’analyse, de spéculations diverses. Dans les discours les plus construits, ces dénonciations sont souvent présentées comme contradictoires avec le “ nouveau Maroc ” auquel réfèrent beaucoup les bidonvillois[20].

- L’inexistence de formes de consultation ou de concertation est également dénoncée, mais déjà moins fréquemment;elle est le fait des plus jeunes, des plus  instruits ou encore de personnes très anciennement politisées. Une prise en compte éclairée conviendrait déjà à nombre d'entre eux. Par contre, dans certains sites, on s'exprime davantage sur cette question.  Dans le recasement de Haouma Nçara, notamment,  cette dénonciation rejoint la précédente : il y a bien eu un instrument de concertation, mais il a clairement été vécu et est décrit comme "pipé". 

- La participation est également un thème déployé mais les idées sont déjà moins claires et moins convergentes. Si pour les décisions les concernant, une assez grande convergence se dessine en faveur d’une sorte de démocratie participative où l’existence de représentants ne supprime pas le contact direct, et consistant avec les vrais décideurs du projet, les choses sont beaucoup moins claires sur leur participation dans le faire et l’agir direct. En effet, les souhaits et l’optimisme des uns se retrouvent en contradiction avec une méfiance quasi-généralisée dès qu’on dépasse le niveau micro-voisinage entre habitants-mêmes, ainsi qu’avec le maintien -explicite ou implicite- de la préférence pour des solutions de débrouille individuelle.     

- Dans les bidonvilles restants, la longueur d’installation, jointe ou non à des circonstances  particulières leur reconnaissant des droits, produit des effets de légitimité collective[21]. Il faut préciser que cette remarque ne peut se comprendre sans prendre en compte des sentiments d’agression extérieure et le besoin de se défendre, d’organiser une “ résistance ”. La partie la plus “ visible ” en est la capacité d’argumenter le droit de rester sur place, mais une partie non moins déterminante est de nature plus économique que juridique ou politique : ainsi, dans certains sites (Bachkou en étant un bon exemple), elle est davantage mobilisée dans une perspective de négociation que dans la défense du droit acquis. La valeur immobilière du terrain occupé n’échappe à aucun d’entre eux et elle sert à mesurer, en quelque sorte, la qualité de ce qui est offert en échange. Sous-estimer l’existence de ce sentiment de légitimité au moment d’un projet, c‘est forcément s’engager vers un projet où on compte sur un rapport de force, ou sur la ruse - mais  on en voit les effets catastrophiques à Haouma Nçara-. C'est aussi être prêt à assumer toutes les dérives individuelles, glissements ou échecs sociaux au titre que l’objectif central  est bien de libérer la place pour des objectifs urbanistiques. C’est donc bien une question, éminemment politique, de clarification des objectifs prioritaires du projet.         

- Un contexte peu clair, entaché par des irrégularités de la part d’acteurs publics ou par des incompréhensions des actions publiques par les habitants, renforcent et légitiment toutes les stratégies individuelles : celles qui permettent d’échapper au sort commun,  de monnayer un avantage, d’obtenir un privilège. Cette légitimation est telle que les habitants eux-mêmes se sentent déchargés de toute forme de responsabilité à cet égard. Il faut sans doute s’attendre à ce que les effets de cette mentalité collective soient durables et que des changements importants ne suffisent pas à les modifier rapidement ou radicalement.  Un point, entre autres, n’a pas manqué de nous étonner, voire même de faire paradoxe, dans l’expression des modalités qu’il faudrait appliquer pour les opérations. Une grande revendication d’égalité scrupuleuse des produits distribués domine assez largement le discours et sous-tend d’ailleurs nombre de commentaires évaluatifs. Revendication elle-même contredite par des manières de faire des ménages concernés, par l’énoncé de leurs aspirations futures, ou par l’analyse des effets du recasement ou du relogement en fonction des critères de différenciation des ménages (taille, type, pauvreté…). Face à ce paradoxe, on peut faire l’hypothèse que cette revendication se justifie plus par un besoin de visibilité et de possibilité de contrôle mutuel que par un réel souci d’égalité. C’est en tous cas un élément qui devrait être au centre des débats engagés avec les populations au moment des opérations.   

- Un deuxième aspect important est l’expression détaillée des obstacles à une réelle accessibilité aux bienfaits du projet. Les habitants déjà concernés par une opération, mais tout autant ceux qui anticipent, analysent avec une grande capacité de discernement les raisons qui font que leur bénéfice de l'opération est réduit, voire nul. Plusieurs obstacles apparaissent ainsi, les uns directement adressables aux projets eux-mêmes, les autres renvoyant à des mesures d’aide sociale et relevant donc aussi d’autres départements.

- Le plus important est le facteur financement : il est à ce point problématique que dans plusieurs cas, les bidonvillois expriment le souhait qu’on les laisse à leur sort plutôt que de les mettre dans des situations où les défis à relever leur paraissent impossibles. Ce n‘est toutefois pas l’expression dominante : la préoccupation majoritaire dans le recasement, la restructuration et le relogement embryonnaire est bien celle du financement de la construction  qui, dans nombre de cas, pourrait être allégé par la possibilité de recours à des crédits adaptés. La confrontation à des goulots d’étranglement et à des arbitrages qu’ils considèrent comme illogiques, voire inhumains [22], trouverait peut-être dans des crédits très étalés une solution partielle. L’autre goulot est l’accès à l’équipement, notamment en raison des coûts des branchements :  l’eau - mais dans plusieurs opérations, ils ont bénéficié d’un branchement étalé-  mais surtout l’électricité dont le branchement représente une capitalisation souvent incompatible avec les exigences de la construction. Assez logiquement, on voit ainsi que le décalage entre l'existence d’un bien théoriquement accessible, mais en pratique non acquis et souvent remis à des délais très éloignés, est un facteur d’insatisfaction d’autant plus mal ressenti que d’autres ont pu y accéder.

Tout ceci concernait ceux à qui la mise en place de facilités de paiement  ou la négociation de frais de branchements plus faibles auprès des organismes distributeurs pourraient fournir le petit coup de pouce qui réduirait la longueur des délais mis pour bénéficier réellement des opportunités offertes. Il n’en reste pas moins qu’une part des habitants (variable suivant les opérations et les sites) est confrontée à un  problème basique de ressources et qu’eux-mêmes ne se sentent pas capables d’accéder au crédit. L’exemple du micro-crédit associatif à Doum est à cet égard  instructif et il donne une idée des  “ seuils ” infranchissables d’opérations qui, pourtant, sont parmi les moins coûteuses pour l’habitant. La nouvelle politique urbaine devra sur ce point trancher :  accepter ce décalage et cette part récurrente, ou prévoir des dispositifs à mettre en place après un certain laps de temps pour améliorer l’accessibilité des plus défavorisés.

Le second obstacle est celui de l’information, considérée cette fois non comme principe mais comme utilité. Qu’il s‘agisse de l’opération elle-même, quand elle se prépare ou se réalise, ou de l’après-opération, qui nécessite des habitants la reconstitution d’un univers de référence et de pratique, on  voit bien que les habitants sont très inégaux face à l’information, face aux circuits de connaissance/reconnaissance, face aux possibilités de bénéficier d’avantages, face même aux plus élémentaires conséquences administratives, électorales, juridiques ou économiques que le changement de statut, de lieu, d’environnement administratif ont enclenchées. Face à cela, nombreux sont ceux qui se sentent impuissants, “ étrangers ” dira même une femme de Doum. Mais nombreux aussi sont ceux qui croient savoir, ou reproduisent tout simplement les comportements antérieurs, et se retrouvent de ce fait confrontés à des situations d’échec, d’erreur, de pénalisation ….qui les handicapent. Ils disent aussi, dans certains cas, l’accentuation de ce handicap en raison du comportement agacé, méprisant, peu coopératif, voire abusif et malhonnête, de nombre des interlocuteurs auxquels ils s’adressent. Les habitants sont ainsi clairement en quête de médiateurs, de “ passeurs ”, de traducteurs qui font défaut dans le paysage, la seule exception étant concentrées dans quelques associations beaucoup trop clairsemées pour avoir un impact, et en quelques élus, détachés du lot

- Enfin, l’urbanité est une autre accessibilité qui continue à faire défaut, ce qui fait obstacle aux bénéfices du projet. Nous avons beaucoup rendu compte de cet obstacle dans certains sites où c’était le problème majeur. Cela ne devrait pas sous-entendre que c’est un problème mineur pour les autres . L’urbanité sur place –mais elle est longue à venir- ou l’accessibilité aisée aux endroits qui la dispensent sont considérées comme des nécessités vitales par les habitants déplacés. Malheureusement, elles restent souvent trop longtemps différées et n’ont à ce jour engendré que des réponses à long terme. C’est un point essentiel de la réussite des opérations sur les bidonvilles centraux et il peut à ce titre mériter également réflexion et amélioration dans le cadre de la nouvelle politique.    

- Le troisième aspect de ces modalités concerne la question des représentations que se font les habitants des acteurs impliqués ou à impliquer.   Dans un contexte de changement de politique où les mots d’ordre sont à la conception locale, à l’appui sur les communes et à  la contractualisation, ces représentations sont en effet quelque peu problématiques car elles paraissent peu prêtes à conduire par elles-mêmes au changement

En effet, un premier constat s’impose : le contexte local sort souvent un peu discrédité des opérations passées. Quant aux projections sur le futur, elles ne font pas apparaître à cet égard de grands éléments de changement.

Les habitants ne semblent  pas accorder plus de confiance à cet environnement  pour les prochains projets; c’est le cas pour les élus, par exemple, à l’égard desquels la méfiance reste forte, ou encore pour tout projet basé sur l’association entre habitants, ou enfin, pour les autorités locales dont peu semble penser qu’elles pourraient changer radicalement de comportement. Mais on constate aussi que beaucoup d'entre eux  ne voient pas trop ce que pourraient être de nouveaux acteurs dans le contexte local; ils ne savent donc pas vraiment à quoi s’en tenir. C'est en particulier le cas pour les ONG ou les associations nationales, auxquelles ils ne voient pas de rôle dans ce type de projet. Mais ils peuvent aussi tenir des positions plus tranchées et dénier à ces acteurs toute compétence et aptitude à intervenir; c'est par exemple le cas pour les promoteurs ou constructeurs privés. En termes concrets, cela signifie que le terrain social n’est pas prêt : toute modification des modalités d’intervention qui impliquerait des acteurs locaux déjà connus et pratiqués, ou inconnus et non pratiqués nécessiterait donc un véritable travail de construction ainsi que beaucoup de temps et de transparence pour instaurer une certaine confiance.

- Le deuxième constat qui s‘impose est que des attentes majeures sont formulées sur le “ Haut Etat ”, notion un peu abstraite qui englobe à la fois le Roi (bien que son statut transcende tout) et le gouvernement central. Les attentes d’interventions salvatrices, voire rédemptrices, qui viendraient les tirer d’affaire sans qu’ils aient trop à souffrir pour y accéder, n’ont d’égales que les demandes de régulation, d’arbitrage et en définitive, de justice qui lui sont adressées.

Le rejet des accusations dont les bidonvillois se disent injustement accablés est constamment appuyé par des demandes de clarification, d’enquête, de vérification que devrait exercer cet Etat régulateur pour les disculper et leur rendre droit ou justice. Cela peut aller du rejet des accusations sur leur supposée délinquance (cas de Haouma Nçara) à la demande de vérification de leur réelle pauvreté ainsi que de celle des autres qui auraient profité indûment des faveurs du projet. Cet Etat régulateur devrait aussi veiller davantage aux dérives locales de leurs projets. Autrement dit, les habitants créditent l’Etat de bonnes intentions lesquelles sont perverties et détournées par les bas échelons et le local. Mais il y a aussi, derrière cette revendication, une vraie demande de prise en charge directe de la pauvreté et donc des attentes de mansuétude, de gratuité ou de grande facilité, et ce, au double titre de leur pauvreté et de leur appartenance à la nation. En l’absence de toute solution d’autonomisation de ces populations, l’attente à l’égard d’un Etat-providence est maximale, soit pour satisfaire directement aux besoins d’habitat –posture majoritaire- soit au contraire pour réclamer un traitement de leur statut socio-économique –posture minoritaire-. C’est d’ailleurs une critique avancée ça et là qu’un projet d’habitat, même magnifique, ne sert à rien si on n’agit pas aussi sur le niveau économique des pauvres.  

Enfin, un dernier constat suggère de réfléchir à la place particulière des techniciens dans les projets, mais aussi à l’image que les habitants ont de ces derniers. Par leur proximité, ils apparaissent souvent comme des acteurs locaux; mais leur statut et leur position les font, par contre, rattacher davantage aux stratégies nationales qu’aux tactiques et enjeux locaux. Malgré certaines défaillances rappelées ci-après, leur image garde une crédibilité supérieure. Ils sont ainsi reconnus comme un de seuls partenaires aptes à mener projet. Par rapport aux autorités locales, ils sont généralement bien perçus comme “différents” : ils ont des compétences, un savoir-faire et sont plus concernés par les affaires techniques que par la gestion de la population, ce qui leur donne une sorte de neutralité. Ceci n’empêche toutefois qu’ils puissent parfois apparaître comme des subordonnés de ces autorités, n’ayant finalement qu’un rôle un peu secondaire dans le processus (cas très perceptible à Doum, mais aussi dans les deux recasements de Tanger où l’image du gouverneur domine tout le projet). Il arrive aussi qu’ils soient ponctuellement assimilés à la catégorie des prédateurs locaux et participent alors de ces modes classiques de régulation de la rareté(corruption, clientélisme). Les habitants évoquent aussi des comportements qu'ils jugent désinvoltes ou malveillant à leur égard - on leur attribue notamment des responsabilités dans des erreurs préjudiciables aux habitants-. Deux points paraissent toutefois dominer les perceptions négatives et méritent réflexion. D'une part, ils n'informent pas. D'autre part, à quelques exceptions près[23], ils n'ont pas de considération pour les habitants.

Pour le premier point, on retiendra qu'entre l'émission d'informations et leur intégration par les habitants, les choses ont beaucoup de mal à progresser  de manière significative. Attribuée à deux sources différentes par les habitants –les techniciens ne savent pas eux-mêmes, car ils improvisent; ou ils savent mais ne veulent pas nous informer- ce décalage entre points de vue devrait dès lors constituer un des points d'investissement majeur dans les projets futurs.      

Le second reproche est plus complexe. Les critiques formulées concernent d'une part le soupçon que les techniciens semblent constamment entretenir à leur égard : malhonnêteté, mensonge, tromperie….. Mais elles désignent d'autre part le ton et le contenu des paroles utilisés par nombre d'entre eux pour s'adresser aux habitants : au mieux condescendance, au pire mépris. Bref, les habitants se sentiraient peu considérés par les techniciens qui leur renverraient une image très négative d'eux-mêmes .

Cette image est donc ambivalente et peut, de plus, varier d'un site à l'autre. On retiendra toutefois l'importance de ses aspects positifs qui démarquent les techniciens du reste des acteurs d'intervention. 

III. Quelques pistes pour la mise en œuvre des nouvelles orientations sociales des politiques urbaines

La décision de s’avancer de manière plus systématique dans la mise en oeuvre de dispositifs de prise en compte du social est déjà largement effective et des réflexions pratiques sur les manières de faire se sont, entre la réalisation du bilan critique et du bilan empirique, déjà engagées au sein du Secrétariat d’Etat. Ces travaux devront  faire retour, dans le détail, sur certains des résultats précis qui émergent de ces bilans et cela ne pourra se faire qu’avec le temps.

Quelques grands éléments méritent toutefois d’être d'ores et déjà évoqués, assortis de quelques mises en garde. Entre les bilans évaluatifs et la mise en œuvre de réformes sur ces points très complexes s'imposait, nous semble-t-il, une étape qui n'a pas encore véritablement pris place. La traduction concrète des divers éléments recueillis par ces bilans ainsi que par les autres études d'évaluation qui ont été menées par le Ministère est un travail qui va  en effet bien au-delà de conclusions ou simples recommandations.  Cette traduction constitue un véritable travail en soi et ne saurait s'accommoder de raccourcis, aussi brillants soient-ils.

- Pour les projets futurs comme pour les habitants auxquels ils sont destinés, il y a probablement un risque plus grand que l’absence de prise en compte du social : c’est l’application, sans autre réflexion, de mesures sociales ou de procédures de prise en compte du social qui seraient inappropriées au contexte socio-culturel, politique, économique ou institutionnel du pays. Ceci pourrait par exemple se produire par l’importation de « packages » ou kits de prêt-à-projet que certaines organisations, coopérations ou ONG internationales sont prêtes à diffuser parce qu’elles correspondent  à leurs préoccupations et à l'état de leurs réflexions en la matière. L’idée de contractualiser avec des partenaires locaux, municipalités ou acteurs privés, relève ainsi parfaitement de l’optique « bonne gouvernance » qui se diffuse aujourd’hui à grands pas. De même, l’implication dans les projets de la population concernée, notamment par le biais des associations, s’inscrit bien dans ce courant de « participation », enclenché depuis  la fin des années 80. Dans les deux cas, ces courants trouvent  des échos favorables au niveau national tant parmi la société civile, les acteurs publics, les élites intellectuelles…

Pour autant, ces convergences et inscriptions ne doivent pas conduire à sous-estimer le caractère de «greffe»[24] que pourrait revêtir l'introduction de certains « packages » justifiés par les seules similitudes ou échos retrouvés chez une partie des acteurs directement ou indirectement concernés. Quand on se penche sur la vie du projet comme l’a fait cette étude, c’est d’abord avec des lunettes socio-anthropologiques qu’on est amené à regarder les dispositifs de projets : la nécessité de négocier des démarches et méthodes "toutes-faites", même si leurs principes de base épousent les préoccupations locales,  apparaît alors sous une lumière assez crue.

A supposer même que le travail de démonstration fourni par la présente étude, par l'ensemble des travaux d'évaluation engagé par le ministère, par des démarche similaires aujourd'hui engagées dans d'autres secteurs du développement aie convaincu la totalité des techniciens associés ou informés de ces démarches, le travail de diffusion auprès des autres partenaires et acteurs reste entièrement à faire. On ne peut réellement imaginer, après avoir lu la petite histoire d'Haouma Nçara ou de Doum par exemple (qui, sur le plan social, offrent plus de « prise » que les autres), que des changements majeurs puissent intervenir sans tenir compte de l’environnement institutionnel et politique des projets, sans prendre la mesure des méthodes ancrées de régulation du social et sans moduler les réformes en en tenant sérieusement compte.                

Mais l'introduction de nouvelles démarches doit aussi prendre la mesure de ce qui sépare des expériences ponctuelles réussies et leur transformation en politique. Ceci peut aussi se produire quand des cadres, depuis longtemps convaincus et n’ayant pas attendu un mouvement d'ensemble pour faire une analyse critique de la situation, sont eux-mêmes séduits par des dispositifs extérieurs ou tentés par la  radicalisation d’expériences ou dispositifs locaux prometteurs. Les conditions d’applicabilité ou de duplication de ces dispositifs appellent un certain nombre de remarques suggérées par les résultats du bilan empirique. Ces remarques visent surtout à attirer l’attention sur ce qui peut séparer un projet pilote réussi, une expérience exceptionnelle porteuse de leçons et la mise en place d’une politique nationale qui pourrait -devrait- s’appliquer de manière généralisée. Ni normatives, ni nécessairement applicables à toute situation, ces remarques ont pour objet d’insister sur la nécessaire construction d’une réflexion et d’une démarche locales, certes très ouvertes aux expériences extérieures mais soucieuses d’interroger toujours les réalités locales propres et leur capacité à intégrer et à approprier ces réflexions et ces démarches. Ainsi, une grande leçon à tirer de ce bilan est qu’il est difficile de faire fonctionner des entités de terrain sur des méthodes de travail qui s’appuient sur une conception démocratique de la prise de décision dans un environnement social, institutionnel ou politique qui, sauf exception ponctuelle justement de projets à la fois très prédéterminés dans leur concept mais aussi très homogènes dans leur mode de déploiement.

 

[2] Pour plus de développements sur cette question cf. les actes des Journées sur la Maîtrise d'ouvrage sociale, SEH, Rabat, Mars 2001 et F.Navez-Bouchanine "Les politiques urbaines au risque de la maîtrise d'ouvrage sociale" in Actes du colloque "Les métiers de la ville", INAU, Rabat, Mai 2001.

[3] Notamment en raison des décalages entre produits accessibles et accessibilité réelle d’une part, mais aussi , parce que le milieu a évolué et a produit ses "gagnants", lesquels deviennent éléments de référence et de comparaison

[4] Et le jour où ceux-ci disparaissent, vers n’importe quelle forme présente dans la ville, ou dans  sa périphérie, et qui offre de l’informalité, de la densification, du faible coût, bref, de l'accessibilité.

[5] Suivi et  accompagnement social, réglementation, mesures socio-économiques complémentaires favorisant l’accessibilité etc…

[6] Même si elle apparaît comme une des issues les plus adaptées à la diversité des situations rencontrées aujourd'hui, c'est malheureusement une option impensable (et d’ailleurs rejetée par les habitants) dans l’actuel climat de méfiance. La conviction de l’injustice et des inégalités de traitement face aux acteurs publics est telle qu'elle empêche donc d'y penser pour le court terme.

[7] On a noté de longue date le caractère de spoliation des femmes dans les recasements: la “ propriété ” de la baraque n’étant pas reconnue, ces dernières se voient “dépossédées” car le nouveau lot est attribué au chef de ménage qui est le plus souvent le mari.

[8] C’est un cas assez fréquent et qui produit des effets partout;  mais certaines opérations accentuent les effets négatifs, notamment  le relogement comme le montrent certains cas de l'opération Attacharouk.

[9] L’argument selon lequel il n’y aurait qu’à les pousser à inscrire le lot ou le logement au nom du contributeur, en lieu et place de  celui du chef de ménage, n’est pas nécessairement la solution puisque les autres s’estiment  alors lésés de l’héritage légitime; dans certains cas, c’est même le père qui anticipe et refuse l’idée de ce qu’il ressent comme une injustice à l’égard des autres enfants.

[10] A Haouma Nçara, la nouvelle selon laquelle les fils mariés seraient attributaires aurait généré des mariages de complaisance.

[11] Nous entendons bien par-là tout le système d’habitat d’une agglomération : formel, informel, et quel que soit le statut d’occupation et la localisation.

[12] Au moment de l’enquête, le débat sur la possible organisation de la coupe du monde de football au Maroc était encore dans toutes les têtes; les habitants pensaient qu’ils avaient toutes les chances de ne pas être importunés “maintenant qu’on ne l’aurait pas ”. Alors que "si on l’avait eu ”, les risques  d’être rapidement déplacés pour aménager une "belle ville" étaient grands. 

[13] mesures qui habilitent, rendent capables, renforcent….

[14] Dans ce sens qu’on n’est pas obligé d’aller louer ou habiter dans la famille si on ne souhaite pas reconstituer  une baraque. Ces détours par la location ou la famille contribuent à augmenter le risque de ne pas accéder.  

[15] A condition évidemment qu'il n'existe pas de normes trop rigides d'implantation, auquel cas, cette dynamique ne peut évidemment advenir. 

[16] Problèmes de gestion des espaces collectifs et risques de "ghettoïsation" étant leurs craintes exprimées.

[17] Nous insistons sur ce fait car ce n’est pas seulement ceux qui l’ont expérimenté qui le souligne ; ceux qui ne sont pas directement concernés peuvent avoir la même position, partagée aussi par ceux qui ont failli l’être (Haouma Nçara) ou ceux qui réfléchissent encore en terme d’avenir (bidonvilles non encore recasés).

[18] Et sur ce point, sans idéaliser, on peut dire que les critères objectifs et subjectifs se rejoignent assez bien.

[19] Du point de vue des habitants eux-mêmes et non du point de vue des normes urbanistiques, bien sûr.

[20] Construction à fort accent mythique  mêlant une modernité démocratique faite de transparence, de justice, de revendication des droits de l’homme -dont le droit à l’expression-,  à une image dorée d’une monarchie bienveillante, généreuse, bienfaitrice, et garante d’une nouvelle justice sociale. 

[21] Mais la lecture a posteriori des sites recasés renvoient aux mêmes constats (Cf Doum ou Haouma Nçara par exemple)

[22] Etre confronté à l’obligation de payer les droits du lot alors que les efforts du ménage sont  entièrement tendus vers la construction d’un logement même embryonnaire  paraît, à certains,  inhumain. L’interdiction de se brancher à l’assainissement ou à l’eau si on n’a pas versé ses droits est également perçue comme telle.   

[23] Qui font alors l'objet de désignation nominative, et d'expressions très positives.

[24] Comme le soulignait, dans un temps déjà très lointain, mais toujours d’actualité, P.Pascon

[25] La manipulation peut avoir le groupe comme objet, mais plus souvent, elle prend pour cible des individus. Privilèges ou intimidation individuels sont alors utilisés comme cheval de Troyes contre la force ou la cohésion du groupe.  

[26] Du moins en milieu urbain. Nous ne parlons pas ici des enquêtes statistiques d’ordre plutôt démo-économiques que l’on sait très bien faire au Maroc mais qui ne constituent qu'un des tout petits premiers pas de l’expertise sociale qui devrait être déployée dans ce type de projets.

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FRANÇOISE NAVEZ-BOUCHANINE • Sociologue, Professeur et Chercheur • bouchanine@menara.ma